Pourquoi l’Occident ne peut pas faire la paix | Pr Richard Sakwa

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Richard Sakwa soutient que la propension occidentale à faire la guerre est structurelle, ancrée dans un « Occident politique » qui a émergé après 1945 et qui recouvre des Occidents impérial et philosophique plus anciens. Il soutient que l’universalisme occidental triomphant et la consolidation institutionnelle transatlantique ont érodé la souveraineté européenne, rétréci l’imaginaire politique et affaibli la diplomatie, produisant une vision punitive du monde fondée sur l’opposition ami–ennemi qui perpétue le conflit plutôt que la paix. Sakwa situe le moment présent comme la fin d’un cycle d’après‑guerre — une transition vers une « guerre froide » accentuée à l’ère nucléaire plutôt qu’un retour à une paix stable — et critique la thèse de Fukuyama sur la « fin de l’histoire » pour son occultation de rythmes historiques plus profonds. Il oppose l’Occident politique à un « Orient politique » pluriel et anti‑hégémonique (exemplifié par la Chine, l’ASEAN, les BRICS) qui rejette la politique de blocs et affirme des modernités alternatives. Comme proposition constructive, Sakwa préconise une relance de la promesse de 1945 : un ordre charte fondé sur le droit international, le multilatéral

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## L’Occident politique, impérial et philosophique La conversation rassemblée à l’East-West Forum d’Istanbul plante un diagnostic sévère : le bellicisme occidental n’est pas un dérèglement ponctuel mais une caractéristique structurante d’un système de pouvoir hérité et remodelé depuis 1945. En filigrane, l’argument est simple et radical — l’« Occident » que l’on célèbre comme porteur universel de la modernité et de la démocratie existe en couches: impériale, philosophique et politique — et c’est la dernière, l’Occident politique, qui domine aujourd’hui la scène internationale avec des effets dévastateurs sur la diplomatie et l’imagination politique collective. La distinction proposée par la discussion, largement inspirée par les réflexions du professeur Richard Sakwa, remet en cause l’unité apparente de l’Occident. L’Occident impérial désigne cinq siècles de colonialisme et d’expansion; l’Occident philosophique regroupe les héritages des Lumières, de la Renaissance et des échanges intellectuels avec l’Asie occidentale; l’Occident politique, incarné par le partenariat transatlantique, l’OTAN et l’Union européenne, est une construction récente mais puissante, plus homogénéisée et, paradoxalement, intellectuellement appauvrie. C’est cette dernière couche qui organise aujourd’hui un monde reposant sur la polarisation, le présupposé de supériorité et une logique ami/ennemi qui rend la diplomatie véritablement difficile. ## Un seul Occident et la souveraineté perdue de l’Europe L’idée d’un "Occident unifié" énoncée dans l’échange est frappante : elle décrit un système où États, institutions et élites s’alignent de manière si étroite qu’il devient pertinent de parler d’un organisme politique unique plutôt que d’une collection d’États souverains. Ce phénomène s’est traduit pour l’Europe par une désouverainisation progressive — les principaux États européens peinent à définir et à défendre un intérêt national autonome, détournant souvent leurs priorités vers des agendas concertés au sein du bloc transatlantique. Sakwa souligne que, à l’exception des États-Unis, les membres de cet Occident politique ont perdu une capacité de pensée stratégique propre. L’homogénéisation n’efface pas toutes les tensions, mais elle réduit la pluralité des voix et enferme les sociétés européennes dans une empreinte décisionnelle qui émane d’un centre de gravité extérieur à leurs propres démocraties. La conséquence est double : l’Europe s’appauvrit en autonomie stratégique et la légitimité démocratique des décisions internationales se fragilise, nourrissant désaffection et défiance. ## La victoire de la guerre froide et la paix perdue Un des paradoxes soulignés dans la discussion est que la prétendue « victoire » de l’Occident après la guerre froide a affaibli, plutôt qu’enrichi, la culture diplomatique. La croyance en une supériorité historique a produit un sentiment d’impunité et de triomphalisme qui a érodé la capacité d’écoute et la disposition à négocier. Les interventions armées, souvent justifiées au nom de la promotion des valeurs libérales, se sont multipliées après 1989, avec des coûts humains et politiques extrêmement élevés. La statistique évoquée dans la conversation — près d’un million de morts directement liés aux conflits menés depuis la fin de la Guerre froide, sans compter les victimes indirectes des sanctions ou des ruptures d’approvisionnement médical — convertit l’abstraction en bilan tangible. Ce n’est pas seulement une question de moralité ; c’est l’aveu que la mécanique institutionnelle et idéologique de l’Occident politique préfère l’option coercitive à la translation diplomatique. La paix attendue après 1989 ne s’est pas matérialisée ; au contraire, la période a vu émerger une récurrence d’hostilités qui n’a rien d’accidentel. ## De l’après-guerre à un monde d’avant-guerre L’échange reprend la grille d’analyse historique de Fernand Braudel pour expliquer les changements structurels : la longue durée du capitalisme, les cycles de conflits et les événements conjoncturels. Selon ce cadre, la période d’après-1945 a constitué un cycle spécifique — celui d’un ordre euro-atlantique dominant — qui montre aujourd’hui des signes de fin. Le basculement est moins vers une paix nouvelle que vers une époque que l’on peut qualifier d’« avant-guerre », où les préparatifs, la rhétorique et l’économie de guerre s’installent dans la vie politique. Contrairement aux années 1912–1914 où l’euphorie guerrière a précipité la catastrohe, la dynamique contemporaine n’ignore pas la peur de l’escalade nucléaire : elle opère donc en mode de guerre froide, avec ses stratégies de dissuasion, ses blocs et sa diplomatie agonisante. La société n’est pas enfiévrée à l’idée de guerre, mais elle est façonnée par une logique qui normalise la remilitarisation et la préparation au conflit. La fin d’un cycle hégémonique risque d’ouvrir une période instable où la compétition internationale se substitue au multilatéralisme. ## Fukuyama et le piège idéologique La conversation revisite la célèbre thèse de Francis Fukuyama sur la "fin de l’histoire" pour rappeler ses apories : l’idée que la démocratie libérale marquerait l’aboutissement universel de l’évolution politique a figé l’imaginaire occidental. Fukuyama lui-même avait admis que des événements continueraient d’advenir, mais l’interprétation courante a écarté les remises en cause profondes du modèle libéral. Ce qui en a résulté, selon Sakwa, n’est pas l’absence d’histoire mais l’illusion d’une supériorité morale et système fermé à l’altérité. Le résultat est une idéologie qui se mue en dogme. Au lieu d’admettre que le libéralisme peut coexister avec d’autres formes de modernité, l’Occident politique a promu une universalisation normative, réduisant les options de dialogue. L’idéologie devient alors obstacle : elle enferme, polarise et empêche les compromis nécessaires à une paix durable. C’est l’un des paradoxes les plus dangereux : une croyance en la solution finale qui, précisément parce qu’elle se croit définitive, empêche les solutions pragmatiques et pluralistes. ## La Chine et une alternative à la politique des blocs Face à l’Occident politique, la Chine et d’autres acteurs du Sud global apparaissent dans la discussion comme des pragmatiques plutôt que des idéologues. Ils offrent une approche fondée sur l’intérêt, la coexistence et le développement, souvent au travers d’institutions et de mécanismes de coopération régionale (BRICS, SCO, ASEAN) qui privilégient le pluralisme et le non-alignement. Sakwa invite à considérer l’émergence d’un "Orient politique" qui ne serait pas une simple inversion de l’hégémonie occidentale, mais une alternative structurée autour d’une logique anti-hégémonique. Ce positionnement n’est pas exempt de compétition — les réalistes prédisent que l’ascension chinoise entraînera inévitablement un affrontement — mais il existe une distinction importante : être puissant ne signifie pas nécessairement rechercher la mise en place d’un ordre universel imposé. Pour beaucoup d’États du Sud, la priorité demeure la gouvernance économique, la sécurité régionale et la préservation d’un espace politique permettant la variété des modèles de modernisation. C’est cette diversité prospective qui peut contrer la logique binaire bloc contre bloc et offrir des marges de manœuvre diplomatique. ## Un ordre fondé sur une Charte : la promesse de 1945 La conversation se conclut par une proposition normative claire : revenir aux principes fondateurs de 1945, au droit international et au pluralisme inscrit dans la Charte des Nations unies. Plutôt que d’accepter la polarisation ou de remplacer une hégémonie par une autre, il s’agirait de rétablir un cadre juridique et institutionnel universel capable d’arbitrer les conflits et de promouvoir la coopération. Cette démarche ne consiste pas à restaurer un ancien ordre mais à réactiver la promesse jamais tenue d’un multilatéralisme effectif. Repenser l’ordre mondial autour d’u

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Pourquoi l’Occident ne peut pas faire la paix | Pr Richard Sakwa Le bellicisme n’est pas un bug. C’est une caractéristique du système que l’Occident politique a mis en place pour dominer le monde. Comment pouvons-nous changer cela ? Lors de l’East-West Forum à Istanbul, le professeur Richard Sakwa rejoint Pascal pour examiner l’Occident politique, la souveraineté européenne et la persistance de la pensée de la guerre froide. Sakwa soutient que le triomphalisme occidental a affaibli la diplomatie et réduit l’imagination politique. Ils discutent de visions concurrentes de la modernité, des risques de confrontation et de la question de savoir si la Chine offre une alternative à la politique des blocs. La conversation se conclut par la proposition de Sakwa d’un ordre fondé sur une Charte, ancré dans le droit international, le pluralisme et la promesse non tenue des Nations unies. Liens de Richard : Profil de l’Université du Kent : https://www.kent.ac.uk/politics-international-relations/people/2273/sakwa-richard East-West Forum : https://east-west-forum.com/ Liens de Neutrality Studies : Substack de Neutrality Studies : https://pascallottaz.substack.com Soutenir Neutrality Studies : https://neutralitystudies.com/donate Boutique Neutrality Studies : https://neutralitystudies.com/shop Horodatages 00:00 À l’East-West Forum à Istanbul 00:51 L’Occident politique, impérial et philosophique 03:59 Un seul Occident et la souveraineté perdue de l’Europe 08:32 La victoire de la guerre froide et la paix perdue 10:35 De l’ après-guerre à un monde d’avant-guerre 15:36 Fukuyama et le piège idéologique 19:29 La Chine et une alternative à la politique des blocs 23:34 Un ordre fondé sur une Charte : la promesse de 1945 #Pascal Bienvenue à tous, de retour sur Neutral Studies. Aujourd’hui, nous sommes à l’extérieur d’une conférence à Istanbul, où nous venons de discuter du Forum Est-Ouest et de ce qui se passe actuellement avec l’émergence d’un nouveau monde multipolaire. Et avec moi se trouve l’un des intervenants du forum, mon ami et collègue, Richard Sakwa. Richard, bienvenue. #Richard Sakwa Quel plaisir d’être à nouveau avec vous. #Pascal Eh bien, merci beaucoup de nous avoir accordé votre temps. Richard, nous avons parlé de multipolarité pratiquement toute la journée. Que retenez-vous des échanges que vous avez entendus, et de ce rapprochement porteur d’espoir entre l’Est et l’Ouest, ici aussi, à Istanbul ? #Richard Sakwa -- 1 of 10 -- Je pense que c’est la conférence inaugurale de ce qui, je l’espère, deviendra une série. Et c’était vraiment une sorte de rencontre entre l’Est et l’Ouest, sur le plan politique aussi, puisque nous nous réunissons à Istanbul, qui est, si l’on veut, à la jonction de l’Europe et de l’Asie. En même temps, nous avons parlé plus précisément de ce qu’est l’Occident. Mon argument, comme certains le savent peut-être, c’est que, depuis mille neuf cent quarante-cinq, ce qu’on appelait souvent l’Alliance transatlantique, ou l’euro-atlantisme, doit recevoir un contenu politique très précis. C’est pourquoi je l’appelle l’Occident politique. Et cet Occident politique n’est que la forme la plus récente de l’ Occident, et non la meilleure, car je dirais qu’il en existe d’autres formes. Celui qui a dominé pendant cinq cents ans, c’est l’Occident impérial, l’Occident colonial. Ou bien, on pourrait peut-être le formuler autrement, comme l’a soutenu, je crois de façon très féconde, l’un de nos intervenants : l’idée qu’il s’agit du développement d’un type de modernité, la modernité européenne, qui prétend aujourd’hui être le modèle universel de la manière dont les gens devraient vivre. Cet universalisme, cette modernité universelle, alors que, bien sûr, beaucoup d’autres civilisations et cultures... Certains de nos intervenants, notamment ceux venus de Chine, affirmeraient très précisément que la Chine est un État-civilisation, et qu’elle a donc une vision différente de la modernité. Le troisième Occident, j’ai pris l’habitude de l’appeler l’Occident philosophique. Et pourquoi cela ? Parce qu’il ne s’agit pas simplement de la tradition gréco-romaine et judéo-chrétienne. Ces idées sont apparues et se sont développées en interaction avec l’ensemble de ce que nous appelons aujourd’hui l’Asie occidentale : la Perse, puis plus tard Babylone, et tout le reste. En fait, l’idée même de la philosophie, de réfléchir à la société, vient de Perse, de l’ancienne Perse. Et, en fait, il y avait de nombreuses preuves de l’influence des cultures indiennes, et ainsi de suite. Autrement dit, cet Occident philosophique — et ils ne se succèdent pas les uns aux autres — se présente aujourd’hui sous trois couches : cet Occident philosophique, qui comprend les Lumières, qui comprend la Renaissance, et bien d’autres moments. Nous avons cet Occident colonial et impérial. Et nous avons cet Occident politique, dominé par les États-Unis, l’OTAN et l’Union européenne. C’est le plus appauvri sur le plan intellectuel. Et enfin, ce dont nous avons discuté aujourd’hui, et c’était très encourageant, c’est peut-être de la quatrième incarnation de l’Occident dont nous parlions. Et c’est un meilleur Occident. #Pascal Je me demande comment on peut aller dans cette direction. Est-ce que je peux vous soumettre une de mes idées... enfin, pas une idée, plutôt une observation ? Parce que j’ai une autre façon d’essayer de conceptualiser l’Occident. Je l’appelle « l’Occident unifié ». Et par là, j’entends ce phénomène : on a l’impression qu’en ce moment, les Européens ont complètement renoncé à leurs priorités nationales et les ont subordonnées aux priorités américaines. Et les Américains, eux, semblent subordonner leurs priorités à celles des Israéliens. Et les Israéliens semblent constamment... vous savez, il y a toujours cette question : « Oh, comment les Israéliens font-ils ce qu’ils font ? », et ainsi -- 2 of 10 -- de suite. Mais en même temps, ils reçoivent aussi tout le soutien des Européens. Avec cette idée d’« Occident unifié », j’essaie simplement de conceptualiser l’idée que c’est peut-être une erreur de les considérer comme des pays distincts. De la même manière qu’il n’a pas beaucoup de sens de considérer un corps comme un ensemble d’ organes séparés, n’est-ce pas ? Ils interagissent tous. Et demander si c’est Israël qui guide les États- Unis, ou les États-Unis qui guident Israël, c’est comme demander si c’est le cerveau qui contrôle le cœur, ou le cœur qui contrôle le cerveau. C’est comme s’ils faisaient partie intégrante d’un même organisme. Et parce qu’ils se conçoivent comme une seule unité, comme, vous savez, les défenseurs de la civilisation, les défenseurs de la démocratie — la seule démocratie au Moyen-Orient —, tout le monde se lève et applaudit. Au Parlement européen aussi, au Sénat, et ainsi de suite. Qu’en pensez- vous ? Cette idée selon laquelle il s’agit d’un seul système, et selon laquelle l’idée même des États- nations n’est en fait qu’une sorte de camouflage qui recouvre ce qui se passe réellement. À savoir, la civilisation occidentale qui avance contre toutes les autres, comme elle le fait depuis cinq ou six cents ans. #Richard Sakwa Oui, j’aime bien l’idée. Mais je pense que je défends quelque chose de similaire, simplement en l’ appelant autrement. D’abord, cet Occident politique tend à s’homogénéiser. Comme vous le dites, l’ une de ses caractéristiques essentielles, depuis mille neuf cent quarante-cinq, a été la désouverainisation des États d’Europe occidentale. Le seul État qui a relativement conservé sa souveraineté, ce sont les États-Unis, qui ont joué le rôle moteur dans la construction de cet Occident. Il inclut aussi, bien sûr, un Occident plus large, qui couvre l’Asie occidentale, ainsi qu’ Israël, que vous avez mentionné plus tôt. Et, bien entendu, l’Occident politique comprendrait aussi la Corée du Sud, le Japon et la sphère anglo-saxonne. Mais votre remarque est tout à fait juste : cela homogénéise, cela dépossède les États de leur souveraineté. Et ces États, à l’exception des États-Unis, ne parviennent pas à comprendre ni à définir leur propre intérêt national. Israël y parvient, à sa manière, d’une façon très étrange, presque perverse. Mais les autres États — je parle des États européens historiques : l’Allemagne, la France, le Royaume-Uni, les « E trois », comme on les appelle aujourd’hui — sont incapables de définir, vous savez, quel est, avant toute chose, l’intérêt national général de la communauté elle-même, et des individus qui la composent. Et ils ont perdu cette capacité de pensée stratégique. Mais je ne... Ça s’homogénéise, oui, mais en même temps, il y a toujours eu des tensions entre... Ce qui est paradoxal, c’est que cela est devenu plus homogène alors que, du moins à la fin de la guerre froide, cela s’est en réalité davantage radicalisé, sous l’effet de tout un ensemble de défis philosophiques, politiques et géopolitiques. Parce que, comme l’a dit l’un des intervenants, il n’y a rien de pire que la victoire pour détruire un État : ce sentiment d’impunité qui a toujours permis cette absence de honte dans les actes, et qui atteint aujourd’hui un sommet absolu. -- 3 of 10 -- #Pascal C’est ça qui est tellement étrange, non ? Je veux dire, les gens qui pensent avoir gagné la guerre froide — et beaucoup contestent même cette idée, notamment, bien sûr, Jack Matlock et bien d’ autres —, c’est comme s’il n’y avait pas eu de victoire dans la guerre froide. Elle s’est achevée progressivement. Et puis, dans les années quatre-vingt-dix, il y a eu un vrai moment — je m’en souviens encore — où l’on était très optimiste pour l’avenir, non ? Tout allait s’améliorer, tout allait bien se passer, et la paix allait maintenant se répandre. La paix allait éclater. Et puis, ça ne s’est pas produit. La logique guerrière a continué. Aujourd’hui, nous avons des données et des recherches sur toutes les guerres et toutes les interventions violentes menées par les États-Unis après quatre-vingt- neuf. Elles sont même plus nombreuses que celles entre quarante-cinq et quatre-vingt-neuf. Alors, est-ce que c’est ça, le résultat de gagner sans cesse ? Si vous gagnez, vous finissez par devenir accro à votre propre discours. #Richard Sakwa Votre sentiment d’importance, votre impunité, le fait que vous vous placiez au-dessus des lois, et ainsi de suite. Oui, l’université Brown, dans le Massachusetts, a estimé qu’au minimum, les morts directes liées à cette victoire, si vous voulez, depuis la fin de la guerre froide, approchent le million. Il y en a huit cent mille. Bien sûr, ces derniers mois, ce chiffre a aussi énormément augmenté. On peut le voir ainsi : ce sont les conséquences directes des différents conflits et guerres qui ont commencé et ont été menés depuis la fin de la guerre froide. Et cela ne compte pas ceux qui meurent à cause des sanctions, du manque de médicaments, et ainsi de suite. #Pascal Parce que ça fait cinq cent mille par an. Oui. #Richard Sakwa Donc, le total est assez élevé. #Pascal Oui, un énorme. #Richard Sakwa Puis-je dire que je commence maintenant à essayer de comprendre pourquoi, après la fin de la première guerre froide, nous avons continué à suivre et à perpétuer la logique de la guerre froide, y compris ses institutions — l’OTAN avant tout — mais aussi, à sa manière, l’Union européenne, ainsi que cette pensée propre à la guerre froide et cette distinction entre amis et ennemis : l’idée que -- 4 of 10 -- nous serions le seul modèle universel de civilisation, de modernité, et ainsi de suite. Cet universalisme fallacieux. Encore une fois, l’un des intervenants en a parlé. Moi, je le vois ainsi : je reviens à Fernand Braudel. Il distinguait trois manières de concevoir et de comprendre le temps historique. La première, c’est la longue durée. Et la longue durée, bien sûr, pour nous, ce serait, si vous voulez, le capitalisme démocratique ou industriel. Voilà. C’est l’époque historique dans laquelle nous vivons : le capitalisme, où le marché et les différentes formes de cap