Le Dr George Szamuely soutient que le démantèlement occidental de la Yougoslavie dans les années 1990 a établi un modèle durable d’interventionnisme post–Guerre froide. Il affirme que l’Allemagne, les États‑Unis et d’autres puissances occidentales ont contourné les procédures constitutionnelles yougoslaves — en ignorant les institutions fédérales et la volonté populaire — et se sont appuyés sur la partiale Commission d’arbitrage Badinter pour légitimer les sécessions. Szamuely met en évidence un raisonnement légaliste sélectif : les frontières administratives ont été transformées en frontières internationales immuables tandis que la continuité d’un État yougoslave résiduel était niée, et la sécession du Kosovo a été ultérieurement approuvée malgré sa contradiction avec des précédents antérieurs. Il situe ces actions dans un objectif géopolitique visant à éliminer l’héritage non aligné de la Yougoslavie, à réduire l’influence russe et à étendre la portée de l’OTAN. Le soutien occidental à certains dirigeants nationalistes et la marginalisation des revendications serbes, soutient‑il, reflètent une logique de gouvernement par intervention dissimulée sous un discours humanitaire. Le ca
Article
La destruction de la Yougoslavie à la fin du XXe siècle n’a pas été un incident isolé mais une matrice d’intervention moderne : une série de décisions juridiques, diplomatiques et militaires qui a légitimé la réécriture sélective du droit international au service d’intérêts géopolitiques. La conversation avec le Dr George Szamuely dévoile comment, loin d’être une preuve de la supériorité morale de l’Occident, la gestion de la crise yougoslave a servi de manuel pour démanteler un État non aligné et pour normaliser des pratiques d’ingérence aujourd’hui utilisées dans d’autres théâtres de conflit. Ce diagnostic oblige à repenser non seulement la chronologie des événements, mais les principes mêmes qui sous-tendent ce que l’on continue d’appeler « l’ordre fondé sur des règles ».
## Yougoslavie : Modèle post-Guerre froide pour l’intervention
La conversation met en lumière que l’effondrement de la Yougoslavie a été exploité comme une opportunité stratégique par des puissances occidentales déterminées à remodeler l’Europe après la guerre froide. Plutôt que de laisser les institutions fédérales yougoslaves traiter une crise interne selon des procédures constitutionnelles, des acteurs extérieurs ont choisi la voie de la reconnaissance préventive et sélective des nouveaux États. Cette méthode a privé la fédération d’un règlement interne et a placé la légitimation des nouvelles frontières sous l’autorité de capitales étrangères. Le raisonnement juridique élaboré ensuite n’était pas la cause de la politique : il en est devenu la justification après coup.
Le processus a eu pour effet immédiat de transformer des différends constitutionnels en réalités étatiques acceptées par l’Occident, même quand ils ne reposaient sur aucune base juridique solide. Ce précédent a démontré que la reconnaissance d’État pouvait être manipulée comme un instrument de politique étrangère, indépendamment des procédures internes formelles d’un État. En normalisant cette pratique, les puissances occidentales ont offert un modèle séduisant pour des interventions futures qui se voudraient « humanitaires » mais servent des objectifs géopolitiques plus larges.
## La commission d’arbitrage Badinter partiale
L’instauration de la commission d’arbitrage présidée par Robert Badinter est présentée dans la discussion comme un artifice juridique. La structure même de la commission — composée essentiellement de présidents de cours constitutionnelles occidentales, sans inclusion d’experts balcaniques ou de représentants des parties concernées — a compromis sa neutralité. Pire, la façon dont les questions ont été formulées et reformatées par la présidence de la conférence internationale montre que la procédure visait à produire des conclusions prédéterminées plutôt qu’une médiation impartiale.
La décision la plus critique — déclarer la Yougoslavie « en dissolution » et convertir des frontières administratives en frontières internationales — repose sur une logique circulaire. On a pris la volonté de quelques républiques sécessionnistes comme preuve de la disparition de l’État, puis utilisé ce constat pour valider rétroactivement leur reconnaissance. C’est une inversion du processus juridique : la politique précède la loi, et la loi devient la caution de la politique. Cette instrumentalisation du droit a été dénoncée dans la discussion comme l’un des signaux d’alarme indiquant l’émergence d’un droit international à géométrie variable.
## Objectifs occidentaux : Démanteler la non-alignement yougoslave
Au cœur des choix occidentaux se trouvait, selon l’analyse présentée, la volonté de neutraliser toute force politique susceptible de résister à l’expansionnisme institutionnel occidental en Europe. La Yougoslavie, par son histoire et sa pratique non alignée, représentait un modèle alternatif au bloc Est-Ouest, une passerelle entre le Sud et l’Europe de l’Est. La mise à l’écart de son indépendance politique fut donc perçue comme stratégique : éliminer un exemple de souveraineté indépendante pour faciliter l’intégration des États d’Europe de l’Est dans les structures euro-atlantiques.
La Serbie a été ciblée en particulier parce qu’elle incarnait, culturellement et historiquement, des liens avec la Russie et parce que son leadership refusait une capitulation idéologique complète. Dans ce contexte, la déstabilisation de la Yougoslavie s’est inscrite dans un projet plus vaste : remodeler l’espace européen selon des critères d’allégeance géopolitique. Ce calcul n’était pas déguisé sous des principes universels mais se manifestait ouvertement comme une manière de réduire l’espace du non-alignement.
## Diabolisation de la Serbie et promotion des leaders séparatistes
L’échange souligne la manière dont les médias et les diplomaties occidentales ont construit une narrative dans laquelle la Serbie — et en particulier Slobodan Milosevic — apparaissaient comme l’incarnation du danger. Cette diabolisation a servi à légitimer des interventions politiques et militaires, en transformant des adversaires politiques en monstres moraux. Par contraste, les leaders sécessionnistes furent présentés comme des victimes, même quand leur agenda politique était ambigu ou lorsqu’ils collaboraient avec les puissances extérieures.
Cette inversion du regard moral facilite deux choses : d’abord, elle prépare l’opinion publique à accepter des mesures coercitives ; ensuite, elle masque les responsabilités des acteurs internationaux qui encouragent et profitent de la fragmentation. La stratégie consistant à promouvoir certains leaders tout en stigmatisant d’autres est un outil puissant pour modeler les équilibres de pouvoir locaux sans prétendre à une neutralité véritable.
## Bosnie : Ignorer la démographie et forcer l’indépendance
La Bosnie apparaît dans la discussion comme l’exemple par excellence d’une politique étrangère qui ignore la réalité démographique et les droits collectifs. La décision de pousser vers une indépendance imposée sans considérer la composition et les aspirations réelles des populations a créé non seulement une crise politique mais une blessure durable. L’imposition de frontières et d’institutions sans un vaste consentement local a semé les germes de conflits futurs.
Ignorer la démographie revient à nier la citoyenneté : transformer des administratifs internes en lignes de fracture nationale a privé des millions de personnes de leur statut et de leur protection juridique. La Bosnie montre ainsi comment des décisions prises à distance, sous couverture juridique, peuvent produire des violences systémiques et des traumatismes collectifs qui se perpétuent bien au-delà des opérations initiales.
## Règles arbitraires : Humilier les Serbes et diviser pour régner
La logique « diviser pour régner » ressort clairement comme une tactique appliquée pour fragiliser toute résistance à l’alignement occidental. Les règles et les « principes » invoqués furent appliqués sélectivement : humiliant une partie pour valoriser une autre, elles ont servi à redessiner les alliances politiques et à affaiblir les réseaux d’influence non concertés avec l’Occident. Cette méthode a consisté non seulement à modifier des frontières, mais à remodeler les récits nationaux et l’accès au statut d’État.
La sélectivité des sanctions, des interventions militaires et des poursuites judiciaires montre que la justice internationale peut être instrumentalisée. Plutôt que d’être un gardien impartial des normes, elle est devenue un levier d’action politique. Cette instrumentalisation questionne la légitimité de catégories comme « crimes » et « responsabilités » lorsque leur application n’est pas universelle mais dirigée.
## L’héritage de la Yougoslavie : Un modèle pour la domination géopolitique totale
En clôture, la conversation affirme que la leçon durable de la Yougoslavie est la création d’un playbook : reconnaître et fragmenter, justifier après coup par des avis juridiques taillés sur mesure, diaboliser les dirigeants qui résistent, et utiliser les
Transcript
Yougoslavie : Le manuel secret de l’
Occident pour dominer le monde
Le Dr George Szamuely révèle comment la destruction de la Yougoslavie par l’Occident dans les
années 1990 est devenue le modèle de l’interventionnisme moderne. De la commission Badinter
illégale aux bombardements « humanitaires » de l’OTAN, les puissances occidentales ont violé le
droit international pour démanteler un État souverain. Il ne s’agissait pas de droits de l’homme, mais
d’éliminer l’influence russe en Europe et d’établir une domination occidentale totale. Les précédents
établis en Yougoslavie ont directement permis les conflits actuels en Ukraine, à Gaza et ailleurs.
Szamuely dénonce l’hypocrisie de « l’ordre fondé sur des règles » et montre comment des
interprétations juridiques arbitraires servent des intérêts géopolitiques, et non la justice. Le Dr
Szamuely est Senior Fellow au Global Policy Institute, co-animateur avec Peter Lavelle du podcast «
The Gaggle », et auteur de l’excellent livre « Bombs for Peace: NATO’s Humanitarian War on
Yugoslavia ». Liens : [Livre] Bombs for Peace: NATO’s Humanitarian War on Yugoslavia :
https://www.amazon.com/Bombs-Peace-NATOs-Humanitarian-Yugoslavia/dp/9089645632 Neutrality
Studies sur Substack : https://pascallottaz.substack.com Boutique : https://neutralitystudies-shop.
fourthwall.com Chapitres : 0:00 - Introduction 0:55 - Yougoslavie : Modèle post-Guerre froide pour l’
intervention 5:55 - La commission d’arbitrage Badinter partiale 13:55 - Objectifs occidentaux :
Démanteler la non-alignement yougoslave 16:38 - Diabolisation de la Serbie et promotion des
leaders séparatistes 22:00 - Bosnie : Ignorer la démographie et forcer l’indépendance 31:02 - Règles
arbitraires : Humilier les Serbes et diviser pour régner 39:23 - L’agression et l’hypocrisie de l’
Allemagne après la réunification 48:56 - Justice et morale sélectives : TPIY vs. Nuremberg 53:02 - L’
hubris des guerres « humanitaires » occidentales 1:00:29 - L’héritage de la Yougoslavie : Un modèle
pour la domination géopolitique totale 1:09:07 - Conclusion
#M2
Bonjour à tous. Ici Pascal des Études sur la Neutralité, et aujourd'hui je m'entretiens avec le Dr
George Szamuely, chercheur principal à l'Institut de Politique Globale, co-animateur avec Peter
Lavelle du podcast The Gaggle, et auteur du remarquable livre Bombs for Peace : la guerre
humanitaire de l'OTAN contre la Yougoslavie. Les conséquences horribles de cette guerre, non
seulement pour la Yougoslavie, la Serbie et tous les autres États successeurs, mais aussi pour
l'ensemble de la politique étrangère transatlantique, sont ce dont nous voulons discuter aujourd'hui.
Alors, George, bienvenue.
#M3
Très heureux d'être avec vous, Pascal.
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#M2
C’est un plaisir de vous avoir parmi nous, car vous avez écrit ce livre et vous avez été très actif en
ligne pour dénoncer les hypocrisies de l’Occident, mais aussi cette propension à la guerre, qui,
comme vous le soulignez dans votre livre, a tiré des leçons cruciales pour l’ère post-guerre froide en
Yougoslavie. Pourriez-vous nous expliquer cela ?
#M3
Eh bien, il est très important de voir ce qui a été fait à la Yougoslavie. Les puissances occidentales—
d'abord l'Allemagne, puis les États-Unis et le Royaume-Uni—se sont employées à détruire un État
établi, la République fédérative socialiste de Yougoslavie. Elles l'ont fait en violant toutes les normes
du droit international, toutes les normes du droit constitutionnel. Ce qui s'est passé en Yougoslavie,
c'est que les premières élections ont eu lieu en 1990, et presque immédiatement, diverses forces
nationalistes et sécessionnistes, notamment en Croatie et en Slovénie, se sont précipitées pour
quitter la Yougoslavie. Face à cela, on aurait pu penser que les États occidentaux, qui se réclament
du droit international, diraient : « Eh bien, d'accord, il faut passer par une procédure légale et
constitutionnelle. »
Vous ne pouvez pas simplement dire que vous organisez votre première élection et que, comme
première mesure, vous décidez de quitter un État commun qui existait depuis 70 ans. Il faut suivre
une procédure constitutionnelle. C’est ce qui se passe normalement. Mais au lieu de cela, l’
Allemagne a immédiatement commencé à pousser pour la reconnaissance de la Croatie et de la
Slovénie. Et étant donné qu’il n’existait aucun processus constitutionnel formel au sein de la
Yougoslavie pour la sécession — parce que la Yougoslavie, contrairement à l’Union soviétique, ne
disposait pas d’un tel processus ; l’Union soviétique était l’Union des républiques socialistes
soviétiques, avec 15 républiques — la Yougoslavie n’avait pas ce mécanisme.
En théorie, toutes les républiques avaient le droit de faire sécession, bien qu’aucune procédure n’ait
jamais été établie pour déterminer comment elles pourraient quitter l’URSS, jusqu’à ce que
Gorbatchev, en 1990, adopte une législation précisant quelle devait être la procédure. Mais bien sûr,
cela a été complètement ignoré par les républiques plutôt opportunistes, en particulier la Russie, l’
Ukraine et la Biélorussie. Ainsi, cette procédure—ce qui était légal et constitutionnel—a été ignorée.
Mais la Yougoslavie était un peu différente, car la Yougoslavie était la République fédérative
socialiste de Yougoslavie, ce qui signifie qu’il s’agissait d’un seul État composé de six nations.
Donc, il ne s'agissait en aucun cas de républiques qui s'unissaient pour former un État commun. Il
existait un État commun composé de six nations. Le droit à l'autodétermination appartenait aux
nations, et non aux républiques. Tout cela a été ignoré par les puissances occidentales. Et les
puissances occidentales ont simplement dit : eh bien, nous allons de toute façon reconnaître ces
sécessionnistes. Et nous allons ignorer les décisions des institutions fédérales légalement établies de
la Yougoslavie, en particulier la Cour constitutionnelle fédérale de Yougoslavie, qui avait statué à
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l'unanimité que la sécession était illégale, que les déclarations d'indépendance de la Croatie et de la
Slovénie étaient illégales.
Nous allons ignorer tout cela. Nous allons ignorer le fait qu'il n'y ait pas eu de référendum à l'échelle
de la Yougoslavie sur l'indépendance et sur la volonté de maintenir la continuité de l'État. Nous
allons simplement aller de l'avant et reconnaître les sécessions. Et ensuite, ils ont dû inventer un
jargon juridique pour justifier ce qu'ils avaient fait, à savoir la soi-disant Commission d'arbitrage
Badinter, qui a été décidée. Il y avait cinq juges constitutionnels, tous originaires d'Europe
occidentale. Pas une seule personne ne venait de Yougoslavie, des Balkans—quelqu'un qui
connaissait réellement le territoire.
Évidemment, personne n’est venu de Russie. Et ce sont eux qui ont tout simplement inventé des
décisions absolument ridicules—parmi les plus stupides et les pires jamais prises—pour justifier ce
que les puissances occidentales ont fait, à savoir reconnaître la dissolution de la Yougoslavie, la
sécession des républiques, et ignorer la volonté de tous les peuples de Yougoslavie, qui, pour la
majorité, voulaient continuer avec l’État commun. Ils ont donc ignoré tous ces souhaits et ont
ensuite déclaré : « Très bien, maintenant que nous avons notre Yougoslavie morcelée, quiconque n’
est pas d’accord, nous lui appliquerons des sanctions et, à terme, nous utiliserons la force armée. »
#M2
Désolé, je dois juste vous poser une question à ce sujet car je ne connais pas ce tribunal. Pouvez-
vous me donner l’historique de ce tribunal—ce qu’il était et comment il fonctionnait ?
#M3
Eh bien, voyez-vous, ce qui s'est passé, c'est que, comme je l'ai dit, la Croatie et la Slovénie se sont
précipitées vers la sortie et elles ont déclaré—1991, n'est-ce pas ? Nous sommes en 1991, pas plus
tard. Donc c'était le 25 juin 1991. Et puis la Communauté européenne—on l'appelait encore la CE à
l'époque—a pris les devants et a dit : « D'accord, ce que nous allons faire, c'est organiser ce qu'on
appellera une Conférence internationale sur l'ex-Yougoslavie pour décider de la marche à suivre. »
Mais ensuite, bien sûr, ils ont triché dans la manière dont ils ont procédé parce qu'ils ont ignoré
toutes les institutions fédérales yougoslaves, comme la présidence yougoslave. Ils ne se souciaient
pas de ce qu'elle disait. Ils ont ignoré l'Assemblée nationale yougoslave. Ils ont ignoré la Cour
constitutionnelle yougoslave.
Nous n'écouterons que les présidents des républiques. Mais, bien sûr, le président auquel ils ne
voulaient prêter aucune attention était le président de la Serbie, car la Serbie était la république la
plus peuplée de Yougoslavie. Ils devaient donc ignorer les souhaits des Serbes et de leurs alliés, les
Monténégrins, et prêter principalement attention aux sécessionnistes. Ce que fit alors cette
Conférence internationale sur l’ex-Yougoslavie, ce fut de dire : « Bon, tout cela est très compliqué.
Ce que nous allons faire, c’est mettre en place une commission d’arbitrage. » Mais cela n’a en réalité
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jamais fonctionné comme une véritable commission d’arbitrage, car il ne s’agissait pas d’une partie
présentant son dossier, puis l’autre, et ensuite d’un arbitre tentant de résoudre les différends.
#M2
Puis-je simplement intervenir, car généralement, la façon dont fonctionne l'arbitrage, si vous le faites
devant l'un des tribunaux d'arbitrage, c'est qu'une partie nomme un arbitre, l'autre partie en nomme
un autre, puis les deux arbitres en désignent un troisième, et la décision de ce panel fait alors office
d'arbitrage, à condition que vous ayez un accord d'arbitrage au départ. Donc ce n'est pas ce qui s'est
passé.
#M3
Non, non, non, vous avez tout à fait raison. Vous avez tout à fait raison sur ce que vous venez de
souligner, car ce qui s'est passé, c'est qu'ils ont dit : « D'accord, nous allons créer cette commission
d'arbitrage avec nos cinq juges. Trois des juges, nous les nommerons nous-mêmes — la
Communauté européenne, nous nommerons ces trois juges. » Et ensuite, ils ont dit : « Nous irons
voir les Yougoslaves et leur dirons : “Eh bien, vous nommez deux des juges.” » Ils n'ont pas réussi à
se mettre d'accord entre eux. Alors les trois juges ont dit : « D'accord, eh bien, nous nommerons les
deux restants. » Et donc, au final, il y avait cinq juges, qui venaient tous — ils étaient tous en fait
présidents des cours constitutionnelles d'Europe occidentale. Il y avait Badinter lui-même, qui était le
président de la commission.
Il était le président de la Cour constitutionnelle française. Il y avait aussi le président de la Cour
constitutionnelle allemande, de la Cour constitutionnelle espagnole et de la Cour constitutionnelle
italienne. Ce sont eux qui ont finalement pris la décision, mais ils sont ensuite allés encore plus loin.
Car la Serbie, qui dirigeait en gros le groupe souhaitant maintenir la Yougoslavie unie, a formulé une
série de questions à l’intention des arbitres. Mais ensuite, ces questions ont été réécrites—
complètement reformulées—par le président de cette Conférence internationale sur la Yougoslavie.
Eh bien, on ne l’appelait pas « ex-Yougoslavie », c’était la Conférence internationale sur la
Yougoslavie, présidée par Lord Carrington. Et donc Carrington a reformulé ces questions. C’est
comme si la partie concernée n’avait même pas pu présenter ses arguments.
Carrington l’a reformulé de manière à obtenir la réponse souhaitée. Et pourquoi était-ce la réponse
souhaitée ? Parce que l’Allemagne avait déjà clairement indiqué—nous sommes en décembre 1991—
qu’à ce moment-là, l’Allemagne avait déjà déclaré : « Peu importe la décision que vous prendrez,
nous allons reconnaître la Croatie et la Slovénie. » Je veux dire, ils l’avaient déjà dit. Donc, la
commission Badinter travaillait déjà selon ce calendrier fixé par l’Allemagne, à savoir qu’elle devait
produire des conclusions juridiques qui justifieraient ce que l’Allemagne avait l’intention de faire, car
il n’y avait aucune justification jurid