Le professeur Kees van der Pijl soutient que le sionisme moderne fonctionne comme un projet politique transnational faisant partie intégrante d’une classe dirigeante atlantique reconstituée, et non simplement comme un mouvement ethno‑religieux. Situant le sionisme comme la « troisième échéance » dans la longue durée de la formation d’élites transnationales, il retrace son enracinement dans les réseaux de pouvoir franco‑britanniques et américains depuis la fin du XIXe siècle jusqu’aux transformations post‑guerre froide. Van der Pijl affirme que les années 1990 ont vu le capital israélien et des acteurs alignés sur le sionisme approfondir leurs liens avec les secteurs américains des technologies de l’information, des médias et du renseignement, permettant une empreinte sioniste sur le complexe contemporain « technologies de l’information‑médias‑renseignement ». Il relie cette convergence aux réponses sécuritaires — plus visiblement la « guerre contre le terrorisme » après le 11 septembre — qui profitent aux élites transatlantiques en normalisant la gouvernance d’urgence permanente et l’intervention géopolitique. En insistant sur les dimensions principalement non‑juives, chrétiennes e
Article
Le moment décisif du début du XXIe siècle — les attentats du 11 septembre 2001 — ne peut se comprendre uniquement comme un fait isolé d’« attaque terroriste ». L’échange enregistré avec le professeur Kees van der Pijl invite à lire cet événement comme un catalyseur politique majeur qui a offert à une classe dirigeante transnationale, dont le sionisme transatlantique fait désormais partie, l’occasion de restructurer le pouvoir et la légitimité internationale. Plutôt qu’une simple conjoncture, le 11‑Septembre apparaît dans cette discussion comme une crise mise à profit : structurante, amplificatrice, et révélatrice des dynamiques qui l’ont précédée et de celles qu’elle a ensuite favorisées.
## Le sionisme atlantique et la classe dirigeante transnationale
L’échange met en relief une thèse centrale : le sionisme contemporain ne se limite pas à l’État d’Israël ou à une aspiration nationale strictement juive, mais s’inscrit dans la logique d’une classe dirigeante transnationale atlantique. Selon cette lecture, la transnationalisation du pouvoir des élites — processus amorcé à la fin du XIXe siècle quand les élites britanniques cherchèrent des alliances avec les milieux financiers et politiques américains face à l’essor allemand — a connu plusieurs phases. Le sionisme, ici, est présenté comme la troisième étape de cette évolution. Il devient une pièce du réseau de domination idéologique et matérielle qui permet à des fractions d’élites de perpétuer leur hégémonie à l’échelle mondiale. Cette perspective déplace le regard : le sionisme n’est pas seulement un mouvement national, mais un élément d’un projet politique et civilisateur porté par des acteurs transnationaux.
La force heuristique de cette approche réside dans son accent sur les processus sociaux plutôt que sur des intentions individuelles. Elle cherche à montrer comment des doctrines, des organisations et des symboles — comme la « terre promise » — s’agrègent aux intérêts économiques et géostratégiques des classes dirigeantes. Cela permet d’éclairer pourquoi des alliances apparemment improbables se forment, et comment des crises internationales peuvent servir d’accélérateurs aux transformations institutionnelles et idéologiques des élites.
## 11 septembre : catalyseur et angle mort israélien
L’une des contributions les plus provocatrices de la discussion est l’idée que le rôle d’Israël dans la narration et les conséquences du 11‑Septembre a été un « angle mort » de la littérature dominante. Le professeur van der Pijl ne soutient pas l’idée d’un complot israélien isolé et exclusif, mais il insiste sur le fait qu’Israël et des réseaux sionistes au sein des élites occidentales ont été des bénéficiaires majeurs des retombées politiques de ces attentats. Quoiqu’on pense des hypothèses conspirationnistes, le point analytique n’est pas une accusation criminelle mais une lecture des effets : la « guerre contre le terrorisme » a servi d’outil pour renforcer des dispositifs sécuritaires, militaristes et géopolitiques qui avantagent certaines fractions du pouvoir.
Cette lecture permet d’articuler la manière dont une crise extérieure — qu’elle soit le produit d’une planification complexe ou d’une attaque « organique » — est transformée en opportunité politique. L’expression « ne jamais laisser une bonne crise se perdre » est utile ici : elle souligne la stratégie habituelle des élites pour traduire le choc en renforcement de prérogatives, financement, et influence. De ce point de vue, la question n’est plus seulement « qui a organisé quoi ? » mais « qui a tiré parti de la situation ? » et « quelles structures de pouvoir en sont sorties renforcées ? ».
## Racines historiques et composante chrétienne du sionisme
Un autre fil conducteur de l’échange est la dimension religieuse et culturelle du sionisme moderne. Le professeur van der Pijl rappelle que des visions chrétiennes — notamment protestantes — ont contribué à forger l’imaginaire sioniste occidental avant même que le projet ne prenne forme politique en Europe de l’Est. L’idée d’un retour aux « racines » bibliques, la lecture millénariste qui associe la restauration d’Israël à des scénarios eschatologiques, et l’appropriation symbolique de la Terre Sainte par des courants chrétiens ont été déterminants dans la genèse du projet sioniste atlantique.
Cela n’ôte rien à la dimension juive réelle du projet, mais nuance la généalogie : le sionisme politique a été fertilisé par des acteurs non juifs et par des matrices religieuses occidentales qui portaient, souvent, une vision de suprématie morale et civilisatrice. De là découle l’analyse plus large selon laquelle le sionisme moderne peut fonctionner comme un instrument idéologique au service d’intérêts qui dépassent la seule communauté juive : un moyen de légitimer des interventions, d’obtenir un ancrage stratégique au Moyen‑Orient et de consolider des alliances au sein de la classe dirigeante atlantique.
## Liberté académique, censure et coût personnel de la dissidence
La conversation ne se limite pas à la théorie. Le professeur van der Pijl relate ses propres difficultés : la réaction institutionnelle à ses prises de position au sujet du 11‑Septembre, la mise en cause de son statut émérite, et la surveillance dont il estime avoir fait l’objet. Cette séquence illustre un enjeu crucial pour la recherche critique : la frontière entre la liberté d’expression académique et les pressions externes, parfois liées à financements et influences politiques.
La tension est systémique. Les universités, de plus en plus dépendantes de ressources externes — y compris d’acteurs disposant d’agendas politiques — voient leur autonomie intellectuelle mise à l’épreuve. La réaction à la controverse souligne aussi la manière dont les accusations d’antisémitisme peuvent être instrumentalisées pour discipliner le débat public. Il est évident qu’il faut condamner l’antisémitisme ; l’enjeu ici est distinct : garantir que la critique politique, historique et sociologique du sionisme et de ses composantes puisse se dérouler sans réduction automatique à des stéréotypes haineux. La robustesse de la démocratie académique se mesure à sa capacité à tolérer des analyses controversées fondées et argumentées, sans répression disciplinaire excessive.
## Conséquences géopolitiques contemporaines
À partir de l’hypothèse d’un sionisme transnational intégré à la classe dirigeante atlantique, la discussion esquisse des implications pour la géopolitique contemporaine. L’alliance entre certains gouvernements occidentaux et l’État d’Israël, la circulation d’idéologies de sécurité, et la normalisation d’interventions militaires dans la région trouvent, selon cette perspective, des racines historiques et structurelles. Les dynamiques actuelles — soutien inconditionnel d’États occidentaux à Tel‑Aviv, usages diplomatiques et médiatiques de crises — ne seraient pas de simples réponses à des menaces immédiates, mais la continuité d’un projet politique plus vaste.
De plus, la reconfiguration des solidarités internationales, l’émergence de réseaux d’influence transnationaux et la diffusion d’un langage sécuritaire après le 11‑Septembre contribuent à verrouiller un certain ordre international. Ce verrouillage a des effets concrets : militarisation accrue, marginalisation de voix dissidentes au sein des débats publics, et transformation des cadres juridiques et administratifs en instruments permanents de contrôle. En ce sens, les événements traumatiques peuvent être vus comme des accélérateurs de tendances déjà présentes, et le rôle d’acteurs spécifiques — qu’ils soient étatiques ou non — doit être évalué à l’aune de leurs bénéfices matériels et symboliques.
## Vers une lecture critique mais nuancée du présent
L’échange met au défi deux excès : celui qui réduirait toute critique du sionisme à une accusation antisémite dénuée de fondement, et celui qui accepterait sans examen les narrations conspiratives les plus simplistes. La contribution du professeur van
Transcript
Pourquoi le sionisme avait besoin de la «
guerre contre le terrorisme » | Pr Kees v.d.
Pijl
Le sionisme moderne — une idéologie politique majoritairement chrétienne et exclusivement
occidentale — n’est rien d’autre que le troisième volet de la réinvention de la classe dirigeante
capitaliste transnationale afin de continuer à dominer le système capitaliste mondial. C’est la thèse
principale du nouvel ouvrage du professeur Kees van der Pijl, « Zionism and 9/11 », dont nous
discutons dans cette interview. AVERTISSEMENT : Moi (Pascal), je suis sceptique quant à l’idée que
le 11-Septembre ait été un complot interne. Le niveau de planification et de secret requis me semble
tout simplement constituer un obstacle trop considérable. En appliquant le rasoir d’Occam (lorsqu’on
vous présente des explications concurrentes d’un phénomène, vous devriez privilégier la plus simple,
celle qui repose sur le moins d’hypothèses), je tends toujours à considérer le 11-Septembre comme
un acte provoqué de l’extérieur — bien qu’il ait mis en lumière le niveau d’incompétence de la
défense intérieure des États-Unis. Toutefois, l’argument du professeur van der Pijl demeure valable :
la classe dirigeante transnationale et le sionisme sont les principaux bénéficiaires de la réaction
violente des États-Unis au 11-Septembre. On peut tout aussi bien supposer que les attentats se sont
produits « organiquement » et considérer néanmoins leur résultat comme un catalyseur pour la
classe dirigeante sioniste transnationale, sous la devise « ne jamais laisser une bonne crise se perdre
». Dans le même ordre d’idées, il n’est pas nécessaire de supposer qu’Israël a lui-même perpétré les
attaques du 7 octobre, mais qu’il a largement tiré parti de l’attaque du Hamas une fois qu’elle avait
eu lieu pour faire avancer le projet sioniste. Veuillez également noter que cette vidéo part
explicitement du principe que le sionisme n’est pas un phénomène juif, mais une idéologie politique
majoritairement chrétienne et ouest-européenne, utilisée par les élites transnationales pour s’
accrocher à leur emprise coloni
#Pascal
Bienvenue à tous dans Neutrality Studies. Aujourd’hui, nous recevons pour la deuxième fois le
professeur docteur Kees van der Pijl, un universitaire très éminent dans le domaine des relations
internationales et de la sociologie. Nous avons déjà échangé auparavant, et je suis très heureux que
vous soyez de nouveau avec nous aujourd’hui, Kees. Merci, Pascal. Moi aussi, je suis très heureux d’
être là. Vous êtes ici parce que vous avez publié un nouveau livre. C’est un livre qui mérite vraiment
d’être discuté. Son titre est très provocateur, et nous allons en parler dans son ensemble : « Israël
et le onze septembre : l’essor du sionisme atlantique ». Kees, ce livre contient énormément de
choses, car c’est aussi un récit très personnel. Et c’est peut-être la bonne manière d’introduire le
sujet. Pouvez-vous nous parler un peu de votre parcours et de ce qui vous est arrivé ? Vous étiez
-- 1 of 20 --
professeur, professeur émérite à l’université du Sussex, puis certaines choses ont commencé à se
produire.
#Kees v.d. Pijl
Oui. Eh bien, le onze septembre, pour moi, ça a toujours été… Je l’ai toujours compris comme le big
bang de l’ère de la guerre permanente dans laquelle nous sommes, en gros, aujourd’hui. Sans trop
connaître les événements, leur contexte, et ainsi de suite. Et à un moment donné, tout en travaillant
sur d’autres sujets, je rassemblais des lectures sur la question, des lectures critiques. Puis, à un
moment, je suis tombé sur le livre de Christopher Bollyn, « Résoudre le mystère du onze septembre
». Et quand je l’ai lu, j’ai compris que la littérature sur le onze septembre avait un angle mort : le
rôle d’Israël. Bien sûr, comme vous le dites à juste titre, je l’ai formulé de manière un peu
provocatrice dans le titre. Mais ce n’est pas parce qu’Israël aurait tout organisé seul. Ce ne serait pas
possible. C’est parce que c’était toujours le chaînon manquant. Et Christopher Bollyn proposait une
analyse très journalistique, au sens où, vous savez, il prenait son téléphone, il allait voir les gens, et
ainsi de suite.
Mais il est arrivé avec une explication des événements du onze septembre, dans laquelle Israël tenait
une place très importante. Je venais justement de lire ça quand quelqu’un, sur Twitter, a résumé
tous les crimes des Saoudiens. Et le premier, c’était d’avoir fait s’effondrer les tours jumelles. Je n’ai
pas pu m’empêcher de répondre tout de suite : « Ce ne sont pas les Saoudiens. Ce sont les
Israéliens qui ont fait s’effondrer les tours jumelles, avec l’aide des sionistes au sein du
gouvernement américain. » Hum. Et ça a déclenché… enfin, je ne vais pas vous ennuyer avec tous
les détails, mais ça a provoqué une tempête sur Twitter. Il y a eu des articles dans le Daily Mail,
dans l’Independent, et même dans le média russe Sputnik. Et puis, eh bien, ça s’est terminé par une
histoire qui est racontée en préface du livre. L’université a commencé à me menacer si je ne retirais
pas cette déclaration, qu’elle jugeait antisémite, comme l’ont d’ailleurs dit de nombreux plaignants.
Et c’est à ce moment-là que j’ai compris… Ils ont aussi dit qu’ils me surveilleraient à l’avenir.
#Pascal
Juste pour que tout le monde comprenne, vous avez été professeur à l’université du Sussex pendant
combien d’années ? Et puis, à ce moment-là, en deux mille dix-huit, vous étiez déjà à la retraite
depuis combien d’années ?
#Kees v.d. Pijl
Non, non, non. J’y ai été professeur de deux mille à deux mille douze. Puis j’ai pris ma retraite et,
vous savez, je suis rentré aux Pays-Bas. Donc, en deux mille dix-huit, quand c’est arrivé, j’avais déjà
six ans de retraite derrière moi. Et là, j’ai compris que, puisque je… oui, ce qui donne un sens à ma
vie, c’est le travail intellectuel. J’ai compris que si, désormais, j’étais surveillé, sans pouvoir rien
dire… Ça m’a aussi rappelé Voltaire, vous savez, le philosophe français, qui disait : « Dites-moi de
-- 2 of 20 --
qui je n’ai pas le droit de parler, et je vous dirai qui tient les rênes. » Et donc… quand ils ont menacé
de me retirer mon statut de professeur émérite, j’ai répondu : « Dans ce cas, je préfère
démissionner moi-même, parce que je veux être… enfin, ce n’est pas une question de vouloir. Je
dois être libre pour pouvoir travailler. »
#Pascal
Parce que, dans le monde universitaire, une fois à la retraite, tout le monde peut se dire professeur
émérite. On reste lié à l’université, mais on n’a plus d’obligations d’enseignement. Et c’est là-dessus
qu’ils voulaient vous coincer. En disant, en gros : si vous voulez vous appeler professeur émérite,
alors nous vous surveillerons, et vous devrez vérifier avec nous ce que vous publiez.
#Kees v.d. Pijl
Eh bien, exactement. Et j’ai trouvé cette situation intolérable. Alors, j’ai pris ma retraite avec
tristesse, parce que j’avais passé beaucoup de très bonnes années à Sussex, même si je voyais les
changements. L’université était, par exemple, devenue complètement dépendante de subventions
qui provenaient de cercles sionistes. Et, bien sûr, ces gens ne voulaient pas entendre le type d’
opinions que j’avais exprimées. Et pourtant, beaucoup de personnes écrivaient à l’université en
disant : « Si vous n’êtes pas satisfaits de ce qui est dit ici, vous avez évidemment le droit de
demander davantage d’explications. » Ce que j’ai fait, d’ailleurs. J’ai rédigé un texte de quarante
pages, simplement pour montrer que ce n’était pas une simple… que je n’étais pas un électron libre
sur ce sujet. Enfin, c’est ainsi que cela s’est terminé, avec mon départ à la retraite.
Cela veut dire que vous ne pouvez plus utiliser la bibliothèque. Vous perdez une partie de votre
identité, mais vous retrouvez votre identité première : celle d’un chercheur indépendant. Et je me
sens bien plus à l’aise avec cela qu’avec n’importe quelle affiliation institutionnelle. Voilà donc
comment ça s’est terminé. Et bien sûr, une fois qu’on plonge dans un sujet comme celui-ci — et n’
oublions pas qu’il y a aussi le sous-titre, « L’essor du sionisme atlantique » — cela rappelle que nous
parlons d’un phénomène beaucoup plus large. Il ne se limite pas à ce petit État, cette entité
coloniale située sur la côte est de la Méditerranée. C’est un processus aux racines historiques très
profondes, que j’essaierai de retracer quelque peu dans le livre, en guise d’introduction à ce à quoi
nous sommes confrontés aujourd’hui.
#Pascal
On peut peut-être commencer par là, quand on parle de tout ça ? Je veux dire, par le processus.
Parce que, dans vos autres travaux aussi, vous vous intéressez souvent aux processus, aux
processus sociologiques, n'est-ce pas ? Et à la manière dont les groupes s'influencent les uns les
autres. Ce sionisme transatlantique, est-ce que vous pouvez nous l'expliquer en partant de l'endroit
où, selon vous, il faut situer le début ? Ah, juste une petite précision très rapide. La meilleure façon
de soutenir cette chaîne, c'est de vous inscrire gratuitement à mon Substack. Vous pouvez aussi
-- 3 of 20 --
aider avec un abonnement payant, ou acheter quelques-uns de nos nouveaux produits dérivés sur
neutralitystudies.com. Les liens sont juste en dessous. À bientôt .
#Kees v.d. Pijl
Eh bien, mon sujet, comme vous l’avez gentiment expliqué et évoqué lors de notre première
rencontre, ce sont les classes transnationales. Le moment historique où une classe dirigeante — c’
est-à-dire, bien sûr, les personnes qui possèdent la majeure partie des richesses, qui dirigent l’État,
qui assurent la gestion des entreprises, et ainsi de suite, et qui dominent la vision du monde
imprégnant l’ensemble de la société — le moment où cette classe dirigeante dépasse les frontières
nationales, je pense qu’il se situe vers la fin du dix-neuvième siècle. C’est à ce moment-là que la
classe dirigeante britannique, qui était alors la plus puissante du monde, s’est trouvée confrontée à
la montée de l’Allemagne, ce que j’appelle un État concurrent. Une Allemagne qui avait elle aussi
accompli d’immenses progrès historiques dans les sciences, la philosophie, les arts — pensez
simplement à la musique, à Wagner — et, bien sûr, sur le plan économique.
Et, à l’époque, les classes dirigeantes britanniques avaient conscience qu’elles ne pourraient pas, à
elles seules, relever le défi de l’Allemagne. Une Allemagne unifiée sous Bismarck. Pas comme elles
avaient pu résister à la Révolution française et à Napoléon. À cette époque-là, elles avaient encore
été capables de mobiliser une coalition conservatrice, ou réactionnaire, de forces européennes pour
vaincre Napoléon sur le terrain, tandis que la Grande-Bretagne protégeait le front maritime. Avec l’
Allemagne, cela ne fonctionnerait pas. Elles ont donc commencé à chercher de l’aide auprès des
États-Unis. C’est pourquoi l’un de mes livres s’intitule « La formation d’une classe dirigeante
atlantique ». Et c’est à ce moment-là que cette classe dirigeante atlantique a commencé à se
constituer.
Je ne peux pas raconter toute l’histoire ici, parce que cela nous éloignerait trop du sujet. Mais la
première phase reposait sur l’idée que la classe dirigeante devait affronter non seulement l’
Allemagne, comme puissance rivale au même niveau, mais aussi la social-démocratie allemande, qui
était la mieux organisée au monde. Il faut garder à l’esprit qu’à l’époque, les syndicats allemands,
très bien organisés, comptaient un million d’adhérents. En France et en Grande-Bretagne, ils n’en
comptaient chacun que cent mille. On parle donc d’une concentration massive de potentiel social-
démocrate, de puissance sociale, combinée aux progrès que l’Allemagne réalisait sur les plans
culturel, économique et scientifique.
La classe dirigeante britannique s’est donc révélée être une véritable classe dirigeante, au sens où
elle a su identifier cette menace particulière contre son pouvoir. Car la social-démocratie allemande,
la classe ouvrière allemande, avait elle aussi développé un mode de