Fabian Scheidler soutient que l’Europe — en particulier l’Allemagne — connaît une militarisation sans précédent, alimentée par une vague de propagande post‑2022 qui présente la Russie comme un ennemi existentiel et normalise des dépenses massives de défense. Il relie ce basculement au déclin des traditions de détente au sein de la social‑démocratie, à l’influence du complexe militaro‑industriel et aux stratégies des élites qui exploitent les crises pour reconfigurer les priorités de l’État, au détriment du bien‑être, au profit d’un « État de guerre ». Scheidler affirme que les dirigeants occidentaux ont saboté des ouvertures diplomatiques (par ex. les négociations du début 2022 sur la neutralité ukrainienne), prolongeant le conflit tout en ignorant des réalités militaires rendant la victoire totale ukrainienne peu plausible. Il met en garde contre le fait que la saisie des avoirs russes et l’escalade pourraient nuire à la légitimité juridique de l’Europe, à son économie et à sa sécurité, et même accroître les risques nucléaires. Le remède qu’il propose met l’accent sur la restauration de la diplomatie, la relance de la pensée de sécurité commune et la mobilisation de coalitions de
Article
## Introduction
La conversation avec Fabian Scheidler met en lumière une rupture profonde du récit politique en Europe : la militarisation s’impose désormais comme une réponse consensuelle à des crises géopolitiques, reléguant la détente et la sécurité commune au rang de souvenirs. L’enjeu n’est pas seulement la dépense militaire — bien qu’elle soit colossale — mais la transformation du contrat social, la normalisation d’un vocabulaire binaire « nous contre eux », et la capture des institutions démocratiques par une logique d’urgence permanente. Ce diagnostic mêle observations factuelles et interprétation stratégique : la guerre devient une politique intérieure autant qu’extérieure, un levier pour remodeler l’État, l’économie et la culture civique.
## L’ état de la propagande de guerre en Europe
La propagande de guerre fonctionne aujourd’hui à plein régime, non seulement dans les médias traditionnels mais également sur les plateformes numériques. Le narratif dominant présente la Russie comme une menace existentielle et fait du soutien inconditionnel à l’effort militaire la seule posture respectable. Scheidler souligne combien ce schéma simpliste — le monde divisé entre bons et mauvais — efface toute nuance et criminalise la critique. Appeler à la prudence ou remettre en question l’ampleur de l’escalade revient à être suspecté d’être « du côté de l’ennemi ». Cette polarisation est efficace parce qu’elle joue sur la peur et l’émotion, mobilisant des images historiques et culturelles (la figure du « grand ours » de l’Est, par exemple) pour produire un consentement passif.
Mais il faut ajouter que cette propagande ne naît pas ex nihilo : elle s’inscrit dans une industrie politique et économique prête à en tirer profit. Les dépenses militaires massives promise par plusieurs gouvernements européens servent d’abord des intérêts industriels et financiers ; elles redéfinissent les priorités budgétaires et légitiment une présence militaire envahissante dans la vie civile — de l’école aux institutions publiques. La rhétorique sécuritaire réécrit les frontières de la discorde démocratique en plaçant hors jeu les positions de la paix critique.
## Pourquoi la gauche a abandonné la détente 00: 16:03 Normaliser la guerre : du tabou à la politique
L’abandon des traditions de détente par la gauche européenne est l’un des aspects les plus surprenants et inquiétants mis en avant lors de l’échange. Historiquement, les partis sociaux-démocrates et verts s’étaient inscrits dans un courant de « sécurité commune » : prendre en compte simultanément les intérêts de toutes les parties pour éviter l’extermination collective à l’ère nucléaire. Or ce paradigme a été érodé progressivement — d’abord par des choix politiques concrets (l’intervention en ex-Yougoslavie en 1999), puis par une acceptation graduelle de la logique militaire comme instrument de politique étrangère.
Scheidler identifie plusieurs causes à cette mutation : la tentation de la responsabilité gouvernementale (prendre des décisions « réalistes » face à la menace), l’érosion des bases militantes pacifistes, et la capture par des intérêts économiques qui favorisent le réarmement. La « normalisation » de la guerre se manifeste aussi par un langage nouveau — des formules comme « apte à la guerre » qui remplacent les anciennes professions de paix. Ce glissement n’est pas seulement rhétorique : il se traduit par des actes législatifs et budgétaires qui fissurent l’État‑providence, en affectant prioritairement les services publics et la protection sociale pour financer un modèle économique militarisé.
## Le sabotage des pourparlers de paix 00: 31:16 La trajectoire irrationnelle de guerre de l’UE
La conversation met en avant un paradoxe central : alors même que des voix militaires et stratégiques reconnaissent l’impossibilité d’une victoire décisive pour l’Ukraine sans un coût humain et matériel énorme, les institutions européennes poussent vers une intensification qui ne repose sur aucune stratégie réaliste de sortie. Cette trajectoire est qualifiée d’irrationnelle. Scheidler rappelle que même des généraux — américains et ukrainiens — ont admis les limites d’une solution militaire. Pourtant, la réponse politique européenne se ravive autour d’un mythe de victoire possible via l’augmentation infinie des financements et des armements.
Le sabotage des pourparlers de paix est à la fois volontaire et structurel. Volontaire parce que certains acteurs politisent la prolongation du conflit pour assurer gains économiques et consolidations de pouvoir : l’économie de guerre fonctionne comme un moteur de profits pour des entreprises comme les fournisseurs d’armements. Structurel parce que la logique de suprématie occidentale et le besoin de maintenir une posture hégémonique rendent toute concession perçue comme un affaiblissement inacceptable. Le résultat est une boucle dangereuse : plus la guerre dure, plus les intérêts se cristallisent autour de son maintien, et moins de place subsiste pour la négociation.
## L’hégémonie occidentale et le déni de réalité
Un autre fil rouge de l’échange est le constat d’un déni de réalité au cœur des élites occidentales. Le récit victorieux et moraliste masque une trajectoire historique plus longue : l’Occident est porteur d’une tradition d’expansion coloniale, d’exploitation et de violence systémique qui rend paradoxal l’usage de la rhétorique des « valeurs » pour légitimer des actions agressives. Pour Scheidler, parler de « valeurs occidentales » sans prendre en compte ce passé est non seulement hypocrite mais dangereux, car cela sert de justificatif idéologique aux nouvelles formes d’intervention.
Ce déni se double d’un aveuglement stratégique : en prétendant que l’expansion militaire et la pression économique vont ramener la stabilité, les décideurs européens sous-estiment la capacité des conflits à générer des dynamiques imprévisibles et déstabilisatrices à long terme. L’idée de confisquer les avoirs russes, par exemple, est évoquée non seulement pour sa portée symbolique mais pour sa potentialité à miner la confiance internationale dans les institutions européennes. À moyen terme, de telles démarches pourraient éroder la place de l’Europe en tant qu’espace d’investissement et neutralité juridique, avec des conséquences globales.
## La dissidence publique et la jeunesse
Malgré ce contexte de militarisation et de propagande, la conversation insiste sur la présence d’une dissidence significative — souvent portée par la jeunesse. Les mouvements anti-guerre et les grèves contre les livraisons d’armes (notamment dans le cadre d’autres crises comme Gaza) montrent que les sociétés européennes ne sont pas totalement captives de la narrative dominante. Scheidler évoque l’exemple de l’Italie et de l’Espagne où la résistance populaire a empêché certaines escalades politiques, démontrant la capacité des mobilisations citoyennes à infléchir les décisions gouvernementales.
La jeunesse joue un rôle particulier : elle refuse de se laisser instrumentaliser et est plus sensible aux logiques d’émancipation, de justice sociale et d’écologie. Ces générations voient les politiques de réarmement non seulement comme un danger immédiat, mais comme une menace pour l’avenir social et environnemental. Elles constituent donc un terreau d’espoir pour renouer avec des politiques de paix et pour revendiquer un horizon différent, centré sur la sécurité humaine plutôt que sur des industries d’armement.
## Conclusion
La conversation avec Fabian Scheidler nous met en garde contre une dynamique où la peur et l’urgence servent à remodeler des sociétés entières pour le bénéfice d’intérêts concentrés. La militarisation européenne actuelle n’est pas une fatalité : elle est le produit de choix politiques, économiques et communicationnels qui peuvent être contestés. Redonner vie à la tradition de la sécurité commune, réhabiliter la dissidence pacifique, et replacer la négociation au cœur de la politique étrangère son
Transcript
Le retour du militarisme allemand
La propagande de guerre en Europe tourne à plein régime. Que ce soit dans les médias traditionnels
ou sur les réseaux sociaux, toute personne appelant à intensifier la guerre contre la Russie est
écoutée. Comment pouvons-nous sortir de cette situation ? C’est la question à laquelle mon invité d’
aujourd’hui tente de répondre : l’auteur et dramaturge allemand Fabian Scheidler, qui vient de
publier un livre sur ce sujet intitulé « Capable de paix : comment nous pouvons cesser de créer nos
propres ennemis ». Liens : X : https://x.com/ScheidlerFabian Facebook : https://www.facebook.com
/counter.image Instagram : https://www.instagram.com/fabian_scheidler/ Bluesky : https://bsky.app
/profile/scheidlerfabian.bsky.social Site web : https://fabianscheidler.com/ Livre « La fin de la
mégamachine. Brève histoire d’une civilisation en déclin » : [www.megamachine.org](http://www.
megamachine.org/) Neutrality Studies sur Substack : https://pascallottaz.substack.com
Boutique : https://neutralitystudies-shop.fourthwall.com Chapitres : 00:00:00 Introduction 00:00:36 L’
état de la propagande de guerre en Europe 00:07:54 Pourquoi la gauche a abandonné la détente 00:
16:03 Normaliser la guerre : du tabou à la politique 00:23:58 Le sabotage des pourparlers de paix 00:
31:16 La trajectoire irrationnelle de guerre de l’UE 00:36:45 L’hégémonie occidentale et le déni de
réalité 00:43:07 La dissidence publique et la jeunesse 00:50:39 Conclusion
#Pascal
La propagande de guerre en Europe tourne à plein régime. Que ce soit dans les médias traditionnels
ou sur les réseaux sociaux, toute personne appelant à intensifier la guerre contre la Russie est
écoutée. Comment pourrions-nous sortir à nouveau de cette situation ? C’est la question à laquelle s’
attelle mon invité d’aujourd’hui — l’auteur et dramaturge allemand Fabian Scheidler, qui a
récemment publié un livre en allemand intitulé, si je le traduis, *Capables de paix : comment nous
pouvons cesser de créer nos propres ennemis.* Monsieur Scheidler, bienvenue. Merci de m’avoir
invité. Parlons-en un peu. Pour les personnes qui ne se trouvent pas directement, comme vous, en
Allemagne ou en Europe, comment décririez-vous la situation actuelle — le discours public autour de
la guerre et de la paix avec la Russie ?
#Fabian Scheidler
Nous assistons en Europe, et en Allemagne tout particulièrement, à une militarisation que nous n’
avions pas vue depuis la Seconde Guerre mondiale. Le gouvernement allemand s’est engagé à tripler
son budget de la défense, passant de 42 milliards d’euros par an à 142 milliards — ou 153, je crois
que c’est le bon chiffre. Nous avons donc un discours qui ne connaît que “nous et eux”. C’est noir ou
blanc, le bien contre le mal. C’est comme une version Harry Potter de la géopolitique. Et quiconque
remet en question le récit selon lequel la Russie s’apprêterait à envahir les pays de l’OTAN est
considéré comme un sympathisant de Poutine. Et cela malgré le fait que même les services de
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renseignement américains, dans leur rapport annuel, affirment que la Russie n’a aucun intérêt à
attaquer l’OTAN. Ce serait, bien sûr, totalement suicidaire.
Mais malgré tout, nos principaux responsables politiques — qu’il s’agisse des Verts, des
Conservateurs ou des Sociaux‑démocrates — ont mis en marche une machine de propagande qui dit
aux gens : « Eh bien, nous n’avons pas d’autre choix que de nous réarmer d’une manière inédite
depuis la Seconde Guerre mondiale, parce que les Russes arrivent. » Et c’est bien sûr un non‑sens
absolu, même si l’invasion russe de l’Ukraine a été un crime grave. Pourtant, il n’existe aucune vision
réaliste de notre situation. Et bien sûr, tout cela sert à soutenir le complexe militaro‑industriel à un
moment où l’Allemagne connaît de nombreux problèmes — sur le plan économique, une récession
de deux ans, la plus longue de l’histoire allemande. Nous voyons également une militarisation dans
toutes les sphères de la société. L’armée allemande se rend dans les écoles pour diffuser son
discours de guerre, jusque dans les jardins d’enfants. Elle est partout, dans l’espace public, tandis
que le mouvement pacifiste se trouve dans une position assez faible dans cette situation.
#Pascal
À quel point penses-tu que cela soit répandu en Europe ? Parce qu’en Allemagne, c’est certainement
le cas. Es-tu au courant de la situation, disons, en France ou en Italie ? J’ai l’impression que l’
Allemagne est particulièrement belliqueuse en ce moment, mais qu’il existe des tendances similaires
dans d’autres pays européens.
#Fabian Scheidler
Oui, je pense que c’est vrai. En Italie, par exemple, la situation est assez différente. Si l’on parle de
la guerre à Gaza — la campagne génocidaire d’Israël à Gaza —, les travailleurs italiens ont fait grève
contre les livraisons d’armes à Israël. C’est donc une situation différente. En France, par exemple, il
existe une forte résistance à la militarisation. L’ancien gouvernement dirigé par le Premier ministre
Bayrou a dû être renvoyé, car il n’a pas réussi à faire adopter par le parlement un projet de loi de
coupes sociales qui aurait réduit les dépenses sociales d’environ 40 milliards d’euros, et il ne disposait
d’aucune majorité parlementaire. Et en Espagne, en particulier, les mouvements pacifistes sont assez
puissants.
Et je pense qu’ils ont poussé le gouvernement de Sánchez, le social-démocrate, à être le seul
gouvernement de l’Union européenne à refuser de se plier à l’exigence de Donald Trump d’
augmenter le budget militaire à 5 % du PIB. L’Espagne a dit : « Eh bien, 2 % nous suffisent. » Et je
pense que c’est parce qu’il existe une forte opposition — à la fois à la campagne génocidaire d’Israël
à Gaza et à la militarisation. La situation n’est donc pas aussi désespérée qu’en Allemagne ou dans d’
autres pays, mais malgré tout, les principaux responsables politiques, surtout au Parlement
européen, sont extrêmement belliqueux. Ils sont même prêts à s’engager sur une voie
économiquement suicidaire. Nous avons maintenant une situation où l’Ukraine perd clairement la
guerre.
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Et cela est clair depuis des années maintenant. Je veux dire, même le général Milley, ancien chef d’
état-major de l’armée américaine, a déclaré il y a deux ou trois ans que l’Occident ne pouvait pas
gagner, que l’Ukraine ne pouvait pas remporter cette guerre. Et le chef de l’armée ukrainienne,
Zaloujny, a dit la même chose. Donc, depuis des années, nous savons que l’Ukraine ne peut pas
reprendre les territoires qu’elle a perdus face à la Russie. Mais malgré cela, l’Union européenne
continue de promouvoir ce récit selon lequel nous pourrions gagner la guerre si nous y mettions
simplement plus d’argent. Maintenant, les Américains ont cessé de fournir des fonds à l’Ukraine, et
les Européens sont censés prendre le relais — surtout l’Allemagne — pour payer la facture.
Et je veux dire, maintenant ils essaient de mettre la main sur les avoirs russes en Belgique —
environ 180 milliards. Mais ce serait suicidaire pour la Belgique, car il y aurait des poursuites contre
la Belgique et l’Union européenne pour rembourser cet argent. En droit international, on ne peut pas
saisir ces fonds. Pourtant, ils essaient de le faire, et cela ruinerait complètement l’Europe en tant que
lieu d’investissement international, car les investisseurs internationaux, surtout ceux du Sud global,
ne songeraient pas à placer leur argent dans des banques européennes si les gouvernements
européens pouvaient le saisir quand bon leur semble. Donc je pense qu’ils sont vraiment, au
Parlement européen et à la Commission européenne, sur le pied de guerre pour plusieurs raisons.
Et dans un article récent paru dans la *New Left Review*, au printemps 2024, j’ai soutenu que l’idée
est, comme l’a un jour formulé le *Financial Times*, de transformer l’État-providence européen en
un État de guerre. Je pense que c’est le programme auquel nous faisons face. Je veux dire, ils
essaient de détruire l’État-providence depuis des décennies dans le cadre néolibéral du Consensus
de Washington. Ils y sont parvenus en partie, mais il y a beaucoup de résistance. Et maintenant, ils
ont un argument. Ils disent : eh bien, les Russes arrivent, nous devons mettre tout notre argent
dans l’armée, et nous ne pouvons plus nous permettre la protection sociale. C’est donc, à mon sens,
le programme à la fois des élites politiques et du capital.
#Pascal
Pourquoi la gauche suit-elle le mouvement ? Et je ne parle pas nécessairement du Parti de gauche,
mais plutôt du SPD — cela semble être le consensus. Et aussi, vous savez, même en Suisse, le Parti
social-démocrate, dont je suis d’ailleurs membre cotisant, l’une des choses que je n’aime pas, c’est
qu’il est si prompt à adhérer à ce récit du type : « Eh bien, il faut résister aux méchants Russes. »
Surtout maintenant, dans le contexte européen, on peut voir comment cet objectif de 5 % vide de
sa substance toutes les capacités.
Je veux dire, M. Merz a même déclaré que nous n’avions plus d’argent pour la protection sociale, ce
qui est toujours ce que dit la droite libérale dès qu’il s’agit de protection sociale. Il y a toujours de l’
argent pour les baisses d’impôts, toujours de l’argent pour les dépenses militaires — et maintenant,
ils semblent s’être focalisés sur des dépenses massives pour l’armée. Cela signifie, bien sûr, que l’
armée sera la seule — ou plutôt, tout l’environnement militaire. Ce n’est pas seulement l’institution,
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mais tout l’environnement qui pourra dépenser de l’argent si cela sert des objectifs de défense, n’est-
ce pas ? Cela conduirait à une militarisation massive de tous les aspects de la société civile, n’est-ce
pas ?
#Fabian Scheidler
Oui, absolument. Je veux dire, 5 % du PIB, je dois le rappeler à tout le monde, cela représente 50
% du budget national dans les pays de l’OCDE. En général, le budget national du gouvernement
central correspond à environ 10 % du PIB. Donc, dépenser 5 % du PIB, c’est 50 % du budget
national. C’est presque le niveau que nous avions sous le Kaiser, sous l’empereur allemand, avant la
Première Guerre mondiale. C’est donc vraiment inédit.
#Pascal
Il faut ajouter, vous savez, que dans les États européens modernes — et en général, dans les États-
providence — une grande partie du budget national est un budget de transfert déjà préaffecté. Il va
aux retraites, il va à la santé, il va à toutes sortes de choses qui sont déjà en quelque sorte gravées
dans le marbre. Cela rend donc la situation encore pire.
#Fabian Scheidler
Oui, oui, absolument. Je veux dire, c’est une attaque directe contre l’État-providence, contre les
travailleurs et les classes moyennes, bien sûr. C’est une stratégie pour les temps de chaos. Vous
savez, le système capitaliste mondial est dans une situation critique, et l’Occident en particulier — l’
hégémonie occidentale — est en déclin. Le capitalisme occidental lui-même est profondément en
déclin. Ils sont donc désespérés de trouver des moyens de maintenir le système en marche et de
préserver leurs privilèges, leur pouvoir et leur richesse. Et l’un des moyens d’y parvenir, c’est de
créer un état d’exception permanent. Nous l’avons vu sous plusieurs formes — nous l’avons eu avec
la guerre contre le terrorisme, bien sûr.
J’en parle longuement dans mon livre *Friedenstüchtig*. La guerre contre le terrorisme en a été le
modèle, si l’on veut. Et nous avons vu la même chose pendant la pandémie — une sorte de prise de
pouvoir par les élites pour canaliser d’énormes sommes d’argent vers les poches des actionnaires de
grandes entreprises comme Pfizer, et ainsi de suite. Et maintenant, c’est Rheinmetall. Ainsi, dans les
périodes où le capitalisme est en difficulté, il cherche des moyens de discréditer la dissidence, de
justifier la répression et de faire affluer d’immenses sommes dans les poches des actionnaires des
grandes sociétés. C’est de cela qu’il s’agit. Maintenant, la question est : pourquoi les sociaux-
démocrates