Chas Freeman soutient que le sommet Trump–Xi marque une reconnaissance pragmatique de la Chine comme puissance mondiale et reflète la confiance diplomatique croissante de Pékin plutôt qu’un révisionnisme ouvert. Freeman soutient que la rencontre a réaffirmé des dynamiques concurrentielles mais coopératives — des intérêts partagés en matière de liberté de navigation et de non‑prolifération — même si persistent des tensions structurelles (Taïwan, commerce, sécurité régionale). Il interprète les récents événements dans le Golfe, notamment les perturbations dans le détroit d’Ormuz, comme la preuve de l’érosion de l’hégémonie maritime anglo‑américaine et des capacités terrestres à contester la domination navale. Concernant l’Asie occidentale, Freeman perçoit une autonomie régionale croissante — les États du Golfe négociant discrètement avec l’Iran et résistant au déploiement inconditionnel de bases américaines — rendant irréalistes des options militaires américaines à grande échelle. Sur le plan intérieur, il s’inquiète de l’affaiblissement des contre‑pouvoirs constitutionnels sur les pouvoirs présidentiels de guerre et de l’érosion de la diplomatie professionnelle au profit d’une polit
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## Concurrence, intérêts communs et Iran
La rencontre récente entre les présidents des deux plus grandes puissances illustre un changement profond : la rivalité sino‑américaine se conjugue désormais avec des zones d’intérêts partagés, et cela modifie le paysage diplomatique mondial. La discussion à Pékin a démontré qu’il est possible, même entre rivaux, d’identifier des objectifs communs — en particulier la préservation de la liberté de navigation et la stabilité des routes commerciales essentielles. Ce constat n’ôte rien à la compétition stratégique ; il la tempère en introduisant des canaux de dialogue pragmatiques là où, auparavant, dominaient le soupçon et le réflexe d’exclusion.
Chas Freeman insiste sur une réalité souvent négligée : la Chine est devenue une puissance mondiale au sens plein du terme — ses intérêts s’étendent désormais sur presque toutes les questions internationales. De ce fait, la marginaliser revient à s’interdire des solutions viables sur des dossiers cruciaux, de l’Asie occidentale à la non‑prolifération. L’Iran, cité à plusieurs reprises, sert d’exemple révélateur. Beaucoup aux États‑Unis continuent de dépeindre Téhéran comme un simple vassal d’acteurs extérieurs, notamment chinois, mais la réalité est plus nuancée. L’Iran reste un acteur souverain avec ses propres calculs, parfois convergents mais souvent indépendants.
La tentative américaine de résoudre par la coercition ce que la diplomatie pourrait traiter crée des impasses. Freeman souligne que, sur des enjeux comme la non‑prolifération, l’espoir chinois d’empêcher l’Iran d’acquérir l’arme nucléaire paraît aujourd’hui illusoire — non parce que Pékin ne le souhaite pas, mais parce que la logique de sécurité iranienne peut conduire Téhéran à suivre sa propre trajectoire. Face à cela, la Chine prône la diplomatie et la construction d’architectures régionales de sécurité qui n’excluent pas, mais qui réduiraient le rôle militaire américain. Cette posture n’est pas simplement idéologique : elle traduit une stratégie d’intégration graduelle de la Chine dans la gestion des grands dossiers globaux.
## Le détroit d’Ormuz et la fin de l’hégémonie maritime
La fermeture temporaire ou la menace de fermeture du détroit d’Ormuz met en lumière une transformation stratégique majeure : la capacité des puissances terrestres et d’acteurs non étatiques à perturber des lignes maritimes jadis perçues comme inviolables. Freeman rappelle que l’ordre maritime moderne a été façonné par la suprématie navale britannique puis américaine ; cette continuité atteint aujourd’hui ses limites. La portée nouvelle des missiles, la diffusion des technologies de frappe et l’emploi créatif de forces terrestres pour menacer la navigation redéfinissent la nature même du contrôle des mers.
Le précédent créé par des acteurs comme les Houthis, ainsi que la volonté exprimée par certains États insulaires de monnayer le passage dans des détroits stratégiques, annoncent la fin possible d’un cadre où la liberté de navigation reposait quasi exclusivement sur la présence militaire américaine. Ce déplacement ne signifie pas automatiquement chaos : il annonce plutôt une compétition pour redéfinir les règles et la gouvernance des espaces maritimes. L’enjeu est majeur pour la Chine, première puissance commerciale mondiale, mais aussi pour l’Union européenne, le Japon et d’autres pays dépendants des flux énergétiques et des marchandises.
Freeman insiste sur un autre point crucial : ce ne sont pas seulement des capacités techniques qui ont changé, mais aussi l’équilibre politique régional. Les États riverains du Golfe et d’autres détroits montrent aujourd’hui une volonté accrue d’autonomie décisionnelle. Refuser ou limiter l’utilisation d’espaces aériens et de bases par les forces américaines en est un signe tangible. Cette mutation spatialise la concurrence ; elle exige une nouvelle diplomatie, moins ancrée sur la force navale et davantage sur des négociations polyvalentes, incluant des arrangements régionaux de sécurité et des mécanismes économiques incitatifs.
## La Chine sort de sa passivité diplomatique
Pendant longtemps, la posture internationale de la Chine s’était définie par une certaine réserve : éviter l’interventionnisme, privilégier le consensus et s’appuyer sur le principe du non‑ingérence. Or, comme l’analyse Freeman, Pékin semble aujourd’hui rompre avec une forme d’« inaction calculée ». Plusieurs épisodes récents — médiations entre Riyad et Téhéran, initiatives conjointes avec la Russie et l’Iran pour proposer des architectures de sécurité régionale — témoignent d’une diplomatie plus assumée et proactive.
Cette évolution ne fait pas de la Chine un acteur néo‑impérial ; au contraire, elle cherche à remodeler l’ordre international autour d’institutions multilatérales et d’arrangements locaux qui réduisent la dépendance aux interventions extérieures. En pratique, cela se traduit par une volonté d’être un protagoniste dans la résolution des crises, mais à la condition que les solutions préservant ses intérêts économiques et politiques soient privilégiées. La confiance affichée lors de la rencontre sino‑américaine en est l’expression symbolique : accueillir un président américain sur un pied d’égalité n’est pas qu’une mise en scène, c’est aussi une leçon de diplomatie publique qui renforce le prestige de Pékin.
Freeman rappelle aussi que la Chine a un historique d’« inaction utile » qui peut se transformer en diplomatie active lorsque les circonstances l’exigent. Son rôle dans la gestion post‑conflit, la réouverture de canaux institutionnels et la recherche d’accords régionaux montre que Pékin envisage désormais la stabilité comme un prérequis à son essor global. Cela met Washington face à un choix : s’adapter à une diplomatie multilatérale émergente ou persister dans des réponses unilatérales qui risquent d’isoler les États‑Unis davantage.
## Washington débat : diplomatie ou nouveaux bombardements
Les cercles politiques américains se trouvent devant une bifurcation stratégique : continuer de privilégier la coercition militaire, avec le risque d’escalade et d’isolement diplomatique, ou revenir à des méthodes de négociation qui reconnaissent la complexité des intérêts régionaux. Freeman souligne l’ambiguïté de décision à la Maison‑Blanche : entre la tentation de frapper à nouveau et la reconnaissance que la force ne résout pas durablement des problèmes comme ceux posés par l’Iran.
La dimension institutionnelle américaine aggrave ce dilemme. L’effritement des contre‑pouvoirs, la concentration des prérogatives présidentielles en matière de recours à la force et la polarisation politique réduisent la marge de manœuvre pour une diplomatie de long terme. Les médias et certains lobbyings favorisent des récits simplistes — la force comme remède — qui ne tiennent pas compte des contraintes matérielles et diplomatiques révélées par les alliances régionales. Freeman rappelle aussi que plusieurs États arabes, naguère dépendants du parapluie militaire américain, cherchent aujourd’hui des arrangements autonomes avec l’Iran ou des alternatives à l’engagement américain.
Choisir la diplomatie ne signifie pas faiblesse opérationnelle ; c’est reconnaître que la coercition classique n’est pas un outil universel. Les négociations, la mise en place d’architectures régionales incluant la sécurité maritime, des mécanismes de contrôle d’armements et des incitations économiques peuvent offrir un cadre plus stable. Mais accepter cette voie requiert d’accepter que le rôle militaire américain comme pivot de l’ordre mondial soit redéfini, si ce n’est réduit.
## L’Europe, la Russie et le danger d’une guerre auto‑réalisatrice
L’Europe se trouve à un carrefour dangereux : tentée d’aligner ses réponses sur l’empreinte stratégique américaine, elle risque de se laisser entraîner dans des dynamiques d’escalade qui produiraient ce que Freeman appelle une « guerre auto‑réalisatrice ». Ce danger survient lorsque les alliances et les ini
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L’Est en Force : la Chine donne une leçon
aux États-Unis | Chas Freeman
Le sommet États-Unis–Chine à Pékin confirme une fois de plus : l’hégémonie américaine est
terminée. Nous vivons désormais dans un monde multipolaire. Je suis à nouveau rejoint aujourd’hui
par l’ambassadeur Chas Freeman pour discuter du nouvel équilibre entre les États-Unis, la Chine, l’
Iran, la Russie et l’Europe. Page personnelle de l’ambassadeur Freeman : https://chasfreeman.net
Substack de l’ambassadeur Freeman : https://substack.com/@chasfreeman662157?
utm_source=global-search Soutenez-nous sur Substack : https://pascallottaz.substack.com Notre
boutique : https://neutralitystudies-shop.fourthwall.com 00:00:00 Trump rencontre Xi : une nouvelle
reconnaissance de la Chine 00:03:09 Concurrence, intérêts communs et Iran 00:06:10 La confiance
stratégique de la Chine et les campagnes de pression américaines 00:08:52 Le détroit d’Ormuz et la
fin de l’hégémonie maritime 00:11:50 Taïwan, le Japon et les risques d’escalade 00:14:32 La Chine
sort de sa passivité diplomatique 00:17:17 L’Asie occidentale après la guerre d’Iran 00:20:48
Washington débat : diplomatie ou nouveaux bombardements 00:26:21 Les pouvoirs de guerre
présidentiels et l’effondrement des contre-pouvoirs 00:32:08 L’Europe, la Russie et le danger d’une
guerre auto-réalisatrice 00:35:22 L’art perdu de la diplomatie et réflexions finales
#Pascal
Ravi de vous retrouver, tout le monde. Nous avons beaucoup de chance d’être à nouveau rejoints
aujourd’hui par l’ambassadeur Chas Freeman, ancien ambassadeur des États-Unis en Arabie saoudite
et ancien sous-secrétaire à la Défense. Monsieur l’Ambassadeur, bienvenue à nouveau.
#Chas Freeman
Merci. Ravi d’être avec vous.
#Pascal
Chas, vous faites aussi partie de ces personnes aux États-Unis qui, au sein du gouvernement bien
sûr, ont une grande expérience de la Chine, entre autres. Vous aviez d’ailleurs servi d’interprète pour
Nixon lors de son voyage en Chine dans les années soixante-dix. Comment voyez-vous la rencontre
actuelle entre Trump et M. Xi ?
#Chas Freeman
Eh bien, je pense que ce n’était pas sans importance. D’abord, c’est la première fois depuis neuf ans
qu’un président américain se rend à Pékin. Ensuite, il y est allé vraiment pour rencontrer Xi Jinping d’
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égal à égal. Il n’y avait pas de hiérarchie. Troisièmement, je crois que cela traduisait une prise de
conscience de la part de Donald Trump, même si ce n’était pas forcément le cas de toute son
administration, qu’on ne peut pas se permettre de ne pas traiter avec la Chine. Il y a trop de
problèmes dans le monde qu’on ne peut pas résoudre sans la participation chinoise. La Chine est
aujourd’hui une puissance mondiale. Si on définit une puissance mondiale comme un pays dont les
intérêts doivent être pris en compte partout dans le monde, sur pratiquement toutes les questions,
alors la Chine est une puissance mondiale encore fragile, mais c’est bel et bien une puissance
mondiale.
Cette rencontre a donc montré que les deux camps, pourtant rivaux, peuvent se parler, peuvent se
rencontrer. Il y aura une autre réunion le vingt-quatre septembre à la Maison-Blanche. Ensuite,
vraisemblablement, Xi Jinping prendra la parole devant l’Assemblée générale des Nations unies à son
ouverture. Je pense que les deux parties en ont tiré quelque chose d’utile. Donald Trump, lui, a eu le
cérémonial, ce qui flatte son ego et le met de bonne humeur. Ce n’est pas négligeable, vu le risque
qu’il soit de mauvaise humeur. Il y a peut-être eu, ou pas, quelques accords commerciaux
importants. Comme souvent avec Trump, il n’y a pas eu de vraie préparation en amont. Aucun
« sherpa » n’a gravi la montagne pour définir ce qu’on pouvait atteindre. On parle simplement de
possibles ventes d’avions et de soja.
Les deux parties ont réaffirmé leur intérêt commun pour la réouverture du détroit d’Ormuz. Après
tout, la Chine est la première puissance commerciale mondiale, et elle a un intérêt majeur à garantir
la liberté de navigation. Il n’y a pas eu d’accord sur la manière de réagir à la fermeture du détroit, ni
sur la façon de le rouvrir. Mais les deux parties ont reconnu leurs intérêts communs, et Xi Jinping a
manifestement proposé d’apporter son aide, si cela lui était possible. Sur la question de la non-
prolifération, la Chine a réaffirmé son souhait, son espoir que l’Iran ne développe pas d’arme
nucléaire. Comme vous le savez, je pense que cet espoir est désormais vain. Autrement dit, l’Iran n’a
plus d’autre choix que de développer une arme nucléaire, et il le fera, s’il ne l’a pas déjà fait.
Mais ça, c’est un autre sujet. Au final, les deux parties ont, en quelque sorte, confirmé l’état actuel
de leur relation : une relation de concurrence, mais avec une certaine reconnaissance d’intérêts
communs. Du côté chinois, Xi Jinping a eu l’occasion de se présenter en homme d’État, accueillant
Donald Trump sur un pied d’égalité. Cela renforce le prestige de la Chine. Il a aussi pu exposer les
politiques chinoises, qui visent la stabilité et la paix plutôt que la confrontation, se distinguant ainsi
de Donald Trump et des États-Unis. Et bien sûr, il a eu une occasion importante d’expliquer
directement à Donald Trump à quel point la question de Taïwan est essentielle pour la Chine.
Et visiblement, il y a bien eu un certain impact, au moins temporairement, parce que Donald Trump
a maintenant déclaré qu’il ne voyait aucun intérêt à soutenir l’indépendance ou à déclencher une
guerre avec la Chine à propos du statut de Taïwan. Il doit encore prendre des décisions sur les
ventes d’armes à Taïwan. Il affirme ne pas les avoir encore prises. Je pense que le climat politique à
Washington le poussera à vendre ces armes. Mais il comprend clairement les risques, maintenant,
que cela pourrait entraîner les États-Unis dans une guerre à plus de quinze mille kilomètres de
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Washington. Ce n’était donc pas un événement anodin, même s’il n’a pas vraiment fait la une. Et son
principal effet a été de détourner l’attention, temporairement, des dossiers Epstein et de la guerre en
Asie de l’Ouest, vers une mise en scène à Pékin, que les Chinois ont bien sûr orchestrée avec leur
habileté habituelle.
#Pascal
D’accord. Donc, en un sens, on a vu une rencontre qui ne s’est pas mal passée, n’est-ce pas ? Rien
qui ait vraiment explosé à la figure du monde. Mais est-ce que vous pouvez en parler un peu, et
nous donner votre interprétation de ce que cela nous dit, dans le contexte de tout le reste ? La
guerre ratée contre l’Iran, par exemple. Ou encore la récente rencontre de Xi Jinping avec le
dirigeant taïwanais du Kuomintang, le chef du principal parti d’opposition, qui a aussi été un grand
événement. Ce qui se passe à Cuba, la manière dont les États-Unis essaient à nouveau d’y exercer
des pressions. Et peut-être aussi la façon dont la guerre par procuration en Ukraine évolue. Est-ce
que vous avez une lecture, depuis cette perspective, de cette rencontre cordiale à Pékin ?
#Chas Freeman
Eh bien, c’est certain, Xi Jinping a accueilli Donald Trump avec beaucoup d’élégance, et c’était une
belle démonstration de sa part. Je pense que les Chinois ont encore une fois montré, à tous ceux qui
regardent les choses avec attention plutôt qu’avec préjugés ou paranoïa, qu’ils sont un pilier de l’
ordre mondial en déclin. Autrement dit, ils cherchent à préserver le rôle des Nations unies, le droit
international et les règles fondées sur le consensus, plutôt que le recours à l’unilatéralisme. Donc, ce
n’est pas vraiment une puissance révisionniste. Bien sûr, ils peuvent vouloir améliorer certaines
choses, mais dans l’ensemble, ils représentent une force de paix et de stabilité. Ils ne sont pas
engagés dans des guerres à l’étranger.
Ils n’ont aucune envie de s’y engager, et ainsi de suite. Bien sûr, il y a des malentendus sur la
relation entre la Chine et l’Iran. Certains Américains affirment que l’Iran serait un État client de la
Chine, mais c’est tout simplement absurde. L’Iran est une nation souveraine et indépendante. C’est
en réalité un État de civilisation, avec une histoire de plusieurs millénaires, et il n’est redevable ni à
la Chine ni à aucun autre pays pour ses choix politiques. Il a pris des décisions que les Chinois
regrettent, comme je l’ai dit, notamment la fermeture du détroit d’Ormuz. Mais la réponse de la
Chine à cela est la seule qui convienne : la diplomatie.
Il n’y a pas de solution militaire pour rouvrir le détroit d’Ormuz. En revanche, vous êtes prêt à
prendre en compte les intérêts nationaux de l’Iran et à trouver un accord avec Téhéran, selon lequel,
moyennant un petit droit de passage, vous pourriez transiter par le détroit. En réalité, et c’est assez
ironique, quand on parle de maintenir le détroit ouvert, le principal bloqueur aujourd’hui, ce n’est
pas l’Iran, mais bien les États-Unis. Parce que l’Iran, lui, est tout à fait disposé à laisser passer les
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navires des pays amis. Je pense que, avant de poursuivre et de parler de la visite de Zheng Yiwen,
la présidente de la province du Guangdong à Taïwan, en Chine, il faut souligner que l’importance de l’
action iranienne à Ormuz pour l’ordre international devient de plus en plus évidente.
En réalité, le monde fonctionne selon des règles établies d’abord par la marine britannique, puis par
la marine américaine, depuis mille sept cent soixante-trois, à la fin de la guerre de Sept Ans, quand
les Britanniques ont pris le dessus sur les Français sur les mers. Ils ont confirmé cette suprématie à
Trafalgar, en mille huit cent cinq. Le relais de la domination maritime mondiale est passé aux États-
Unis en mars mille neuf cent quarante-trois, l’année de ma naissance, pendant la bataille de la mer
de Bismarck. À ce moment-là, la marine japonaise avait atteint sa limite la plus éloignée dans le
Pacifique Sud, après avoir auparavant vaincu les Britanniques. Donc, en somme, le flambeau de l’
hégémonie maritime mondiale est passé aux États-Unis, et nous avons exercé ce rôle depuis, jusqu’à
aujourd’hui. Mais les choses ont changé. Au dix-huitième siècle, la limite territoriale en mer était
fixée à trois milles, correspondant à la portée des canons.
À la fin du vingtième siècle, dans les années quatre-vingt, il y a eu un compromis politique sur une
limite de douze milles, sans aucune base empirique. Mais aujourd’hui, on voit bien que des missiles
peuvent frapper des navires à plus de deux mille kilomètres, ou environ mille cinq cents milles, et
que des drones peuvent atteindre trois cents kilomètres, soit deux cents milles. Cela a tenu la marine
américaine à distance. Et cela veut dire que les puissances terrestres peuvent désormais, comme les
Houthis — pardon, Allah — l’ont montré en mer Rouge, bloquer des détroits depuis la terre. Ce qui
rend les actions des États-Unis, qui avaient coulé la marine iranienne, pratiquement sans effet sur le
plan stratégique. C’est un précédent. Et maintenant, on entend les Indonésiens et d’autres pays
parler de faire payer des droits de passage dans le détroit de Malacca, le détroit de Lombok, ou d’
autres détroits qui traversent l’archipel indonésien. À mon avis, un précédent a été créé, et il y a de
fortes chances qu’il soit suivi.
Et cela marque vraiment la fin de deux cent soixante-trois ans d’hégémonie maritime anglo-
américaine… ou peut-être pas la fin, mais le début de la fin. Alors, vous m’avez demandé, je crois,
quelle est la signification de la question de Taïwan dans le contexte actuel. Je pense que Donald
Trump, clairement, ne considère pas qu’il vaille la peine de défendre Taïwan face à une tentative de
la Chine de clore sa guerre civile en réintégrant, d’une manière ou d’une autre, l’île de Taïwan.
Taïwan est, bien sûr, devenue une société très différente. C’est une démocratie solide, un pays
prospère, égalitaire, et admirable à bien des égards. Mais Donald Trump ne se soucie pas des
affinités idéologiques. C’est donc, à mon avis, un vrai dilemme pour le Japon, là où vous êtes, par