Grâce à la guerre en Ukraine : l’UE se transforme en véritable État ? | Erik Jochem

Watch this video on YouTube

Erik Jochem soutient que l’UE exploite la guerre en Ukraine pour acquérir des pouvoirs souverains de facto, notamment en recourant à des sanctions qui fonctionnent comme des mesures de guerre et peuvent priver des individus de droits sans les protections judiciaires ordinaires. Il relie cette dynamique à la distinction ami–ennemi de Carl Schmitt et à la logique juridique de l’exception : en déclarant des ennemis, l’UE exerce une autorité politique monopolistique normalement associée aux États. Jochem et l’animateur Pascal Lottaz estiment que la politique étrangère et de sécurité commune crée un espace décisionnel autonome à l’abri du contrôle judiciaire habituel, permettant à l’UE d’agir au-delà des intérêts des États membres et d’imposer des exclusions internes. Ils situent en outre ces développements dans des schémas historiques plus larges : la politique identitaire de l’Allemagne d’après-guerre, sa recherche d’une plus grande autonomie au sein de l’UE, et des objectifs stratégiques récurrents tournés vers l’est. La discussion présente le régime de sanctions à la fois comme un outil de construction étatique européenne et comme un élément de déplacements plus larges du pouvoir en

Article

## L’état d’exception et la souveraineté retrouvée La conversation en question avance une thèse frappante : la guerre en Ukraine a offert à l’Union européenne l’opportunité — ou l’excuse — de se comporter comme un État souverain, en mobilisant des instruments jusque-là marginaux dans l’espace communautaire. Plutôt que de se défaire sous la pression d’un conflit à sa périphérie, l’UE se renforcerait paradoxalement en s’appropriant des prérogatives habituellement réservées aux États-nations. À travers l’imposition répétée de sanctions et la capacité de désigner un ennemi, l’Union esquisse une souveraineté opérationnelle qui ressemble, sur certains points essentiels, à celle d’un État en état d’exception. Cette mise en état d’exception n’est pas seulement une fiction théorique : elle se manifeste concrètement lorsque des individus — résidents ou citoyens — se retrouvent privés de l’accès à leurs comptes ou à leur liberté de circulation sans procès ordinaire. L’exemple évoqué dans l’échange, celui d’un analyste suisse frappé par des mesures restrictives, met en lumière une tension fondamentale : peut-on encore parler d’un État de droit quand des décisions politiques de nature quasi-militaire emportent des effets juridiques majeurs ? La discussion fait appel aux catégories de Carl Schmitt, selon lesquelles la compétence de désigner l’ami et l’ennemi est constitutive du politique et, par conséquent, du pouvoir souverain. ## Les sanctions comme instrument de pouvoir intérieur et extérieur Une des idées répétées dans l’échange est que les sanctions européennes forment un instrument hybride : dirigées officiellement contre un acteur étranger, elles atteignent aussi des cibles internes ou résidentes, transformant la politique étrangère en outil de police intérieure. Le mécanisme est simple et redoutable : en moraliser la politique — en réduisant les choix à un binaire ami/ennemi — les autorités légitiment l’usage de mesures coercitives. La sanction cesse d’être seulement un moyen diplomatique et devient une technique de commande sociale et politique. L’importance de cet usage n’est pas uniquement normative ; elle est institutionnelle. Les sanctions sont décidées dans le cadre de la politique étrangère et de sécurité commune, par le Conseil, ce qui confère une aura collégiale et transnationale aux décisions. Mais cette collégialité masque parfois l’absence de voies de recours claires pour les personnes visées. Le résultat est une extension de la compétence punitive de l’UE, qui ressemble à une monopolisation progressive d’un pouvoir qui, historiquement, appartient aux États souverains : définir et frapper l’ennemi. ## L’érosion des protections juridiques et les zones d’impunité L’échange soulève une question essentielle : quelles protections juridiques subsistent lorsque l’on entre en état d’exception ? Dans le droit interne, les systèmes constitutionnels prévoient des garde-fous contre l’arbitraire de l’exécutif ; mais l’état d’exception fait basculer ces garde-fous dans une zone d’inopérabilité. Lorsqu’une entité politique — qu’il s’agisse d’un État ou d’une organisation supranationale — se pose comme souverain en matière de sécurité, la séparation des pouvoirs et le contrôle judiciaire peuvent se trouver limités. L’argument selon lequel une sphère politique autonome existe, non soumise à un contrôle juridique plein et entier, n’est pas anodin. Il implique que des décisions cruciales échappent à l’examen juridictionnel au nom d’une logique de nécessité politique. Le risque, pour les individus et pour la cohésion démocratique, est double : d’une part la vulnérabilité accrue des personnes frappées de mesures restrictives, réduites à des statuts administratifs ; d’autre part la normalisation progressive d’un pouvoir discrétionnaire qui devient difficile à contester. Même si le droit international humanitaire conserve ses propres cadres pendant les conflits, la transposition domestique de mesures extrajudiciaires creuse des brèches dans l’architecture protectrice des droits. ## L’UE en quête d’identité : souveraineté, moralisation et récit L’un des fils rouges de la discussion est la fonction identitaire de la politique étrangère. L’Union européenne, selon les propos rapportés, aurait besoin d’un adversaire pour se constituer politiquement et moralement : la Russie joue ce rôle-là. Cette dynamique rappelle des lectures classiques du fonctionnement des entités politiques : l’ennemi permet de forger la communauté, d’unifier des politiques disparates et de légitimer des pouvoirs concentrés. L’UE ne ferait pas exception ; confrontée à la nécessité de se définir, elle emprunte la voie d’une souveraineté performative, qui se manifeste par des actes — sanctions, embargo, coordination militaire — plus que par de nouveaux textes constitutionnels. Erik Jochem insiste sur la mécanique psychopolitique de cette construction identitaire : la moralisation où s’ajoute une dimension spectaculaire (sons, images, communiqués) sert de carburant à l’auto-affirmation du pouvoir. L’attrait de l’acte souverain est indéniable : décider qui est ami ou ennemi nourrit une volonté d’émancipation collective et institutionnelle. Mais cette quête d’identité est ambivalente : elle permet d’unifier et d’affirmer, mais elle risque d’effacer les protections internes et de transformer l’UE en une entité qui gouverne par des mesures d’exception. ## Continuités historiques et renouveau du vocabulaire impérial La conversation ne se contente pas d’analyser des mécanismes contemporains ; elle inscrit aussi ces phénomènes dans une longue durée. Le renvoi au programme initial des pères fondateurs de l’Europe et à des figures comme Spinelli met en lumière une tension ancienne : la construction européenne a toujours oscillé entre intégration fonctionnelle et ambition politique. Selon cette lecture, des crises extérieures ont servi historiquement à donner à l’UE une raison d’être plus politique que technique. Le retour d’un langage presque impérial — l’idée d’une direction, d’un « chef » au sein de l’UE et d’un espace semblable à une souveraineté nationale — n’est donc pas une nouveauté soudaine mais une réactivation d’éléments latents. À cela s’ajoute la posture d’États comme l’Allemagne, qui entendent retrouver une marge d’autonomie stratégique après la Seconde Guerre mondiale. La présence militaire américaine en Europe, la peur d’un déséquilibre entre grandes puissances et la volonté de « normaliser » une posture allemande plus affirmée trouvent un écho dans les nouvelles ambitions de défense européenne. Ce jeu de rééquilibrage international contribue à l’émergence d’un discours sur la souveraineté qui dépasse les cadres institutionnels strictement communautaires. ## Risques démocratiques et enjeux pour les droits fondamentaux L’un des enjeux majeurs soulevés est le prix démocratique à payer pour cette souveraineté en devenir. Lorsqu’un acteur supranational utilise des instruments coercitifs contre des individus résidant dans son espace, sans procédure judiciaire claire, la légitimité démocratique de ces décisions se fragilise. Les libertés d’expression, de circulation et de propriété peuvent être restreintes au nom d’intérêts collectifs mal définis, et les victimes de ces restrictions peinent souvent à trouver des voies effectives de réparation. De plus, la moralisation de la politique, qui simplifie la complexité des débats en opposant le bien au mal, réduit la capacité du débat public à accueillir la nuance. Dans des sociétés pluralistes, la dissidence et la controverse sont des foyers d’apprentissage collectif ; les réduire à des délits politiques affaiblit la délibération démocratique. Enfin, la normalisation d’états d’exception répétés risque d’inscrire dans la pratique politique des briques de pouvoir discrétionnaire qui, une fois implantées, sont difficiles à éradiquer. ## Conclusion : verso et revers d’une souveraineté performative La guerre en Ukraine a servi de catalyseur à

Transcript

Grâce à la guerre en Ukraine : l’UE se transforme en véritable État ? | Erik Jochem Beaucoup chantent en ce moment la chanson de l’Europe en déclin, qui perdrait la guerre en Ukraine. Mais non, c’est tout le contraire, affirme mon invité d’aujourd’hui. L’UE est la grande gagnante cachée de cette guerre, car le récit de la menace lui offre tout ce dont elle a besoin pour se constituer en véritable État. Il suffit de regarder l’auto-affirmation qu’elle manifeste en imposant des sanctions à ses propres citoyens et résidents. Le pouvoir de désigner l’ennemi, extérieur comme intérieur, est un élément central de la souveraineté étatique, comme Carl Schmitt le savait déjà. Et pour rendre le tout encore plus savoureux, devinez qui détient le rôle de « chef » au sein de l’UE… Eh oui, l’idée impériale est loin d’être morte. ELLE est de retour. #Pascal Bonjour à toutes et à tous, et bienvenue à nouveau sur *Neutrality Studies*. Je m’appelle Pascal Lottaz. Je suis professeur associé à l’Université de Kyoto, et j’ai aujourd’hui le plaisir d’accueillir l’ avocat et auteur Erik Jochem, qui a formulé d’excellentes observations sur le lien entre le droit, l’État et la société. Monsieur Jochem, soyez le bienvenu. — Bonjour, Monsieur Lottaz. Monsieur Jochem, nous avons échangé par courriel, et au cours de ces discussions, vous avez fait une remarque très intéressante : la question des sanctions de l’Union européenne est étroitement liée à la souveraineté, aux revendications de souveraineté. Pourriez-vous développer ce point ? #Erik Oui, je vais commencer ainsi : ces sanctions, par exemple contre Jacques Baud, l’auteur suisse et ancien collaborateur de l’OTAN et de l’ONU, nous ont profondément choqués. Tout simplement parce que nous n’arrivions pas à comprendre comment une telle chose pouvait être possible. Jacques Baud répète sans cesse qu’il n’y a pas eu de procès, qu’aucune accusation n’a été portée contre lui. Il se retrouve soudain dans une situation où il ne peut plus accéder à son argent, où il n’a plus le droit de voyager. Selon des critères médiévaux, il est banni, presque hors-la-loi, pour ainsi dire. Et alors se pose la question : comment peut-on expliquer une telle chose ? Normalement, nous vivons dans un État de droit, où le monopole de la violence appartient à l’État et est censé nous protéger de la violence. C’est sa mission, sa fonction. Et nous avons tous l’habitude de vivre dans une société critique. En principe, nous sommes également protégés contre la violence de l’État – dans le cadre d’un État de droit normal. En Allemagne, par exemple, il existe la Loi fondamentale avec les droits fondamentaux, qui ne peuvent pas être restreints à la légère. Il existe donc, au sein même de l’État, un système de protection contre la violence de l’État – un système de protection étatique, pour ainsi dire. -- 1 of 15 -- Et il devient alors difficile de situer ce qui est arrivé à Jacques Baud et aussi à des journalistes allemands. Il faut probablement reconnaître que ce qui s’est passé là ne relève plus du cadre normal de l’État de droit, mais que l’État est sorti de ce cadre. C’est ce qu’on appelle l’état d’exception. Nous parlons donc, en ce qui concerne Jacques Baud et d’autres, du fait qu’ils se trouvent dans une situation d’état d’exception. C’est quelque chose que Carl Schmitt a effectivement décrit dans son livre « La notion du politique », où il souligne que la tâche originelle du politique est de distinguer l’ ami de l’ennemi. Et cela concerne à la fois l’extérieur, c’est-à-dire la guerre, la déclaration de guerre à d’autres nations. Cela provoque en quelque sorte un état d’exception à l’extérieur, mais aussi à l’intérieur – cela existe également. L’État peut aussi, à l’intérieur, désigner qui est son ennemi. Et ce faisant, il suspend pratiquement les normes de protection habituelles pour le citoyen. En Allemagne, cela n’est pas possible aussi facilement, car nous avons un ordre juridique cohérent. Il n’est d’ailleurs encore jamais arrivé en Allemagne que le gouvernement fédéral commence, dans le cadre de sa politique étrangère, à priver ses propres citoyens de leurs droits fondamentaux ou à les restreindre. Cela ne s’ est encore jamais produit. L’Union européenne agit de manière paradoxale. Elle peut le faire, paradoxalement, dans le cadre de la politique étrangère et de sécurité commune. C’est dans ce cadre qu’elle a commencé à imposer des sanctions contre la Russie. Nous en sommes maintenant, je crois, au vingtième paquet, n’est-ce pas ? Et si l’on essaie de situer cela, il faut dire qu’il s’agit d’une guerre informelle menée contre la Russie. Il n’y a pas de véritable déclaration de guerre – à part celle d’Annalena Baerbock, qui a laissé échapper une telle remarque, mais qui, en réalité, a très bien décrit, je crois, l’état d’esprit de l’Union européenne, laquelle se trouve, psychologiquement, en guerre avec la Russie. #Pascal Et je pense qu’à ce stade, il est également important de redire que ces sanctions et cette utilisation de la politique étrangère – et des méthodes très brutales de la politique étrangère, c’est-à-dire décider qui sera sanctionné, qui sera soumis à ces mesures – relèvent en réalité de mécanismes quasi guerriers. En cherchant à agir contre des agents ou des entreprises étrangers, ou quoi que ce soit d’autre, à les couler, à nuire à l’ennemi, on affirme, selon la théorie de Carl Schmitt : d’accord, nous avons le pouvoir de déterminer qui est l’ennemi. Et cet instrument est ensuite tourné vers l’ intérieur, pour combattre l’ennemi intérieur. Cela signifie donc, selon la philosophie de Schmitt, que l’UE s’arroge le droit de déterminer pour tous les États membres qui est ami et qui est ennemi, et qu’elle s’approprie en fin de compte ce pouvoir étatique – tout comme elle s’est déjà approprié le monopole de l’espace aérien des États européens. Ce qui, d’ailleurs, n’est inscrit nulle part, pas même dans le traité de Lisbonne. L’UE s’est simplement -- 2 of 15 -- emparée de cela, et elle agit désormais ainsi. De la même manière, avec les sanctions, elle passe au- dessus de la tête des États membres – mais malheureusement pas contre leurs intérêts. Le gouvernement fédéral allemand a précisé qu’il n’avait en réalité aucun problème avec cette situation. #Erik Je ne suis pas tout à fait sûr qu’il s’agisse d’une « prise de pouvoir » de la part de l’UE, ou si cela ne découle pas simplement du fait qu’elle est effectivement compétente en matière de politique étrangère et de sécurité commune. Cela découle de sa propre conception d’elle-même. Mais la question est : qui peut le lui interdire ? Oui, selon les traités. Ce n’est pas comme si elle n’avait pas de base juridique. Les ministres des Affaires étrangères prennent des décisions dans le cadre de cette politique étrangère et de sécurité. Et c’est très important : c’est le Conseil, le Conseil de l’Union européenne – et non la Commission – qui agit. En effet, ce sont en pratique les ministres des Affaires étrangères qui le font. Oui, mais dans le cadre de l’UE. Et cela est bien sûr très important pour la protection juridique des personnes sanctionnées, car il n’est pas clair si elles peuvent bénéficier d’une protection juridique. #Pascal Oui, car la protection juridique est précisément là pour protéger le citoyen – non seulement contre d’ autres citoyens, mais aussi contre l’État. Et c’est justement la théorie de Thomas Hobbes, le « Léviathan », c’est-à-dire le monopole du pouvoir, mais aussi les droits de défense des citoyens face à l’État, qui peuvent être invoqués devant les tribunaux et sont très élaborés, avec différentes instances et possibilités. Or, cet État de droit, cette protection juridique, ces différents niveaux ont tout simplement été contournés. On a trouvé un moyen de les éviter et, par la politique étrangère, on s’en prend maintenant à ces personnes. De la même manière qu’on essaie aussi, à l’étranger, de nuire à des gens par ce type d’instrument. Et cela n’est-il pas, du point de vue de l’État de droit, extrêmement problématique ? #Erik La question est simple : lorsque vous êtes en état d’exception, vous ne relevez plus de l’État de droit. Pour le dire de manière très concrète – si le gouvernement fédéral déclarait aujourd’hui la guerre à la Russie, vous n’auriez aucun moyen de faire contrôler cela par un tribunal. La guerre serait là. Elle existerait simplement du fait de la déclaration. Cela signifie qu’il existe un domaine – le Tribunal constitutionnel fédéral le rappelle toujours pour l’Allemagne – un espace d’appréciation politique autonome du gouvernement fédéral, dans lequel la justice n’interviendra jamais. C’est une forme d’immunité, si l’on veut. Cela ne peut pas être contrôlé juridiquement, dit la Cour constitutionnelle fédérale. C’est la séparation des pouvoirs. La politique a sa propre sphère, l’exécutif a un domaine autonome qui n’est pas soumis à un contrôle juridique. Et il se pourrait bien qu’ici aussi, en fin de compte, ce soit le cas -- 3 of 15 -- : que l’Union européenne dispose d’un domaine autonome du fait que la politique de sécurité et de défense lui a été confiée. Elle aurait alors peut-être une sphère souveraine propre – nous touchons là au terme, oui – et celle-ci n’est pas contrôlable. Elle n’est pas contrôlable. C’est *Deus ex machina*, ou comme vous voudrez l’appeler. Oui, c’est l’absolu… oui, c’est le visage nu du pouvoir, si l’on veut. #Pascal Exactement, cela découle naturellement du pouvoir, et c’est donc un processus politique. D’un autre côté, vous avez raison : lorsqu’un État déclare la guerre, la guerre est là, point final. Mais selon la conception juridique, y compris celle du droit international, dès la seconde où la guerre est déclarée ou existe de fait, le droit de la guerre s’applique – ou, comme on l’appelle aujourd’hui, le droit international humanitaire. Ce n’est donc pas qu’il n’y ait plus de cadre juridique ; il s’agit simplement d’une autre pratique du droit, qui doit alors être mise en œuvre. Dans le cas présent, avec les sanctions – mais je crois que nous n’avons encore rien élaboré à ce sujet. Ou pourrait-on avancer l’argument que les personnes sanctionnées devraient désormais relever du droit international humanitaire ? C’est, je pense, une question très académique, si je puis dire. Bon, mettons cela de côté. Mais il s’agit plutôt du champ juridique : quel droit s’applique ? Car, même lorsqu’une guerre éclate, c’est en principe le droit international humanitaire qui s’applique. Dans quelle mesure peut-on désactiver ce mécanisme ? #Erik Et pourtant, des gens sont tués. #Pascal Oui, mais le droit international humanitaire n’interdit pas de tuer – il en limite les conditions. #Erik Oui, oui. Je veux dire, en temps normal, ils n’ont pas le droit de tuer. Oui, c’est exact. L’interdiction de tuer est donc levée. L’interdiction de tuer à l’extérieur est levée. On peut encore débattre de ce qu’il en est des civils – mais dans les guerres modernes, ils sont toujours touchés, presque automatiquement. Et cela vaut aussi à l’intérieur. À l’intérieur aussi règne l’état d’exception. Cela signifie que quiconque est convaincu ou accusé de collaborer avec l’ennemi sera soumis à la loi martiale interne, dans des conditions aggravées, et n’aura plus de protection juridique normale. Il existe alors des procédures particulières, comme ce fut le cas avec Filbinger, l’ancien ministre- président du Bade-Wurtemberg, qui, dans les derniers jours de la guerre, avait encore fait exécuter des soldats pour désertion ou quelque chose de ce genre. Et c’était légal, pour ainsi dire. C’était la loi -- 4 of 15 -- pour nous, oui. Oui, c’était conforme au droit, oui. Il est donc difficile de saisir ces choses-là. Je dirais que, dans une certaine mesure, nous sortons effectivement de l’ordre juridique normal. Oui, et ensuite, graduellement, on peut peut-être dire que, si vous affirmez que le droit international humanitaire reste applicable – c’est le cas. Ce sont, pour ainsi dire