Pascal Lottaz réunit le Dr Pietro Shakarian et Eldar Mamedov pour réévaluer le Caucase du Sud après le conflit Iran–Israël de 2025, soutenant que l’Iran est bien plus résilient et intégré que ne le laissent supposer de nombreux discours occidentaux. Mamedov souligne que les Azerbaïdjanais iraniens ont une identité profondément iranienne, rejetant le séparatisme « Azerbaïdjan du Sud » issu de l’époque soviétique comme un discours marginal et externe. Shakarian situe l’Iran comme un État civilisationnel doté d’une continuité territoriale de longue durée, en notant le pluralisme religieux et ethnique — l’héritage chrétien arménien est préservé et respecté à l’intérieur de l’Iran, contrairement à la destruction observée de l’autre côté de la frontière à Nakhitchevan. Les deux invités critiquent la politique occidentale : la diplomatie défaillante, les accords secrets et l’instrumentalisation de la menace iranienne ont sapé la détente et renforcé les éléments durs. Les dynamiques régionales sont compliquées par les liens transactionnels de l’Azerbaïdjan avec Israël, l’opportunisme de la Turquie sous Erdoğan et les risques de débordements violents. La conversation conclut que l’aventuris
Article
## Réalité de l’Azerbaïdjan iranien
La conversation met rapidement en évidence une vérité souvent négligée : la partie azérie de l’Iran n’est ni un territoire colonial à recoloniser ni une poche uniforme de séparatisme dormant. Les récits simplistes sur un « Azerbaïdjan du Sud » prêt à se détacher pour rejoindre Bakou relèvent autant de mythes politiques que d’instrumentalisation extérieure. Ce qui émerge de l’échange, sur la base d’observations de terrain et de retours de mission, c’est une société profondément intégrée au sein de l’État iranien, avec des réseaux historiques, politiques et culturels qui traversent les lignées ethniques.
L’importance de villes comme Tabriz et Ardabil dépasse la seule dimension identitaire. Ces centres constituent des confluences où la langue azérie — appelée localement « turc » — coexiste avec un sentiment d’appartenance iranienne fort. L’analyse collective de la discussion souligne que les élites politiques contemporaines et historiques d’Iran incluent des personnalités d’origine azérie, ce qui complexifie tout récit de marginalisation systématique. Ainsi, l’identité azérie en Iran apparaît plus comme une composante d’un tissu national pluriel que comme un sédiment sécessionniste prêt à s’embraser.
Enfin, la conversation insiste sur le fait que le discours nationaliste promouvant l’idée d’un « Azerbaïdjan du Sud » trouve ses racines dans des constructions politiques extérieures, notamment remontant à l’époque soviétique. Beaucoup de ces réminiscences sont devenues des mythes fondateurs pour certaines élites à Bakou, mais elles n’ont pas su s’enraciner durablement dans les réalités sociales du nord iranien. L’écart entre la narration politique et la vie quotidienne est frappant et doit être pris en compte par les acteurs internationaux qui envisagent des scénarios de déstabilisation.
## Mythes soviétiques et intégration profonde
Ce que la discussion rappelle avec insistance, c’est la longévité des empreintes soviétiques dans la région. Les tentatives historiques d’établir des républiques populaires dans le nord de l’Iran après la Seconde Guerre mondiale ont laissé une trace mémorielle importante. Pourtant, l’épisode est aujourd’hui interprété de manière dialectique : un souvenir d’ingérence étrangère autant qu’un avertissement sur la fragilité des identités imposées de l’extérieur.
L’analyse collective met en relief la comparaison instructive entre l’intégration des Azéris en Iran et d’autres configurations historiques d’intégration culturelle et politique — les Ukrainiens et les Russes à certaines époques, ou les Mandchous et la Chine sous la dynastie Qing. Ce parallèle vise moins à normaliser les tensions qu’à faire saisir la profondeur de l’enracinement national. Là où certains observateurs extérieurs voient des fissures prêtes à se creuser, la réalité est faite d’interpénétrations historiques et institutionnelles qui stabilisent la cohésion nationale.
La conclusion implicite dans la discussion est que les récits séparatistes, s’ils sont utiles politiquement à certains régimes ou réseaux diasporiques, doivent être traités avec prudence par les diplomates et les analystes. L’instrumentalisation d’un passé soviétique ou la surenchère chiffrée sur le nombre d’Azéris en Iran ne suffisent pas à transformer des réalités socio-politico-historiques complexes en mouvements séparatistes. L’intégration reste, pour l’heure, la norme dominante.
## Arméniens et chrétiens en Iran
La conversation remet en cause plusieurs idées reçues au sujet du traitement des minorités religieuses en Iran. Plutôt que de peindre une image monolithique d’intolérance religieuse, les intervenants décrivent des pratiques de protection patrimoniale et de respect institutionnel à l’égard des communautés chrétiennes arméniennes. Monuments restaurés, monastères préservés et manifestations de reconnaissance publique sont autant de marqueurs d’une politique qui, tout en restant tributaire du cadre idéologique de la République islamique, ne se réduit pas à la persécution religieuse.
Ce constat est d’autant plus signifiant qu’il comprend des éléments concrets : des lieux de culte arméniens bien entretenus, une tolérance officielle et une conservation du patrimoine qui invitent au dialogue interconfessionnel. La présence d’un mémorial improvisé en Arménie en soutien à l’Iran souligne par ailleurs l’existence d’une empathie transfrontalière inattendue, où la solidarité politique peut transcender les lignes confessionnelles. Le récit médiatique dominant, souvent polarisé entre deux extrêmes, tend donc à occulter ces dynamiques de coexistence.
Pourtant, la discussion ne nie pas l’existence de discriminations structurelles : certaines barrières à l’accès aux plus hautes fonctions politiques ou des dispositions juridiques particulières subsistent. L’argument central est de replacer ces limites dans leur contexte : elles ne traduisent pas nécessairement une logique d’extermination culturelle, mais un mélange de norme républicaine religieuse et de pratiques administratives qui doivent être analysées avec nuance. La réalité minoritaire iranienne mérite donc une lecture plus équilibrée que celle des discours manichéens.
## L’Iran en tant qu’État civilisationnel 00: 27:02 Gaza, Israël et diplomatie en échec
La discussion avance une thèse structurante : l’Iran doit être lu comme un État civilisationnel, dont la continuité historique et culturelle dépasse les découpages politiques contemporains. Cette perspective aide à comprendre pourquoi les tentatives de déstabilisation externe butent sur des résistances structurelles fortes. Lorsque les frontières et l’identité nationale sont le produit de siècles d’histoire partagée, les stratégies de régime-change ou de fragmentation rencontrent une capacité de résilience qu’il serait imprudent de sous-estimer.
Dans le même mouvement, la conversation analyse l’impact régional du conflit lié à Gaza et à Israël, ainsi que l’échec apparent d’une diplomatie occidentale à produire des leviers efficaces. L’interventionnisme extérieur, combiné à des politiques de pression militaire et à des stratégies d’isolement, a souvent pour effet de renforcer l’unité nationale plutôt que de la fissurer. Le conflit israélo-palestinien et ses répercussions sur l’équilibre régional illustrent un principe géopolitique : des interventions mal calibrées peuvent produire des effets contraires à ceux recherchés, en consolidant le discours victimaire et en légitimant des réponses autoritaires.
La séquence consacrée à la diplomatie défaillante met aussi en lumière la complexité des alliances et le rôle des perceptions historiques. L’échec de canaux diplomatiques efficaces ne se résume pas à une incapacité technique ; il reflète aussi des antagonismes de fond, des asymétries narratives et une méfiance mutuelle héritée de décennies de confrontations. Pour les acteurs extérieurs, cela implique la nécessité d’une stratégie plus fine, qui conjugue compréhension historique et pragmatisme politique, plutôt que des approches de choc et d’isolement.
## Azerbaïdjan, Turquie et risques de guerre 00:54: 49 Politique arménienne et conséquences du corridor
La conversation prend un tour plus préoccupant lorsqu’elle aborde les relations entre la République d’Azerbaïdjan, la Turquie et la fragilité sécuritaire du Caucase. L’émergence d’un corridor et les ambitions régionales créent des tensions susceptibles d’escalade militaire. La discussion insiste sur le fait que la militarisation du territoire et les rhétoriques nationalistes ne sont pas seulement des postures : elles s’inscrivent dans des calculs stratégiques réels qui peuvent produire des déstabilisations ponctuelles, voire des affrontements plus larges.
L’enjeu arménien reste central dans ce contexte. Le sort des populations arméniennes et la politique d’Erevan sont affectés par la recomposition des routes de transit, les pressions territoriales et la dynamique des alliances. Le corridor — qu’il soit
Transcript
Conséquences de la guerre en Iran : la
situation empire pour les États-Unis |
Mamedov et Shakarian
L’Iran semble bien plus difficile à affaiblir que beaucoup en Occident ne l’avaient imaginé. Pascal
Lottaz s’entretient avec le Dr Pietro Shakarian et Eldar Mamedov au sujet de l’Azerbaïdjan iranien, de
l’Arménie, d’Israël, de la Turquie, de la diplomatie en échec et des répercussions plus larges de la
guerre dans le Caucase du Sud. Liens : Eldar Mamedov à l’Institut Quincy : https://quincyinst.org
/author/eldar-mamedov/ Eldar Mamedov sur X : https://twitter.com/EldarMamedov4 Dr Pietro A.
Shakarian à l’AUA : https://people.aua.am/team_member/dr-pietro-a-shakarian/ Pietro A. Shakarian
dans The Nation : https://www.thenation.com/authors/pietro-shakarian/ Substack Neutrality Studies
: https://pascallottaz.substack.com (Activez la section académique depuis les paramètres de votre
profil : https://pascallottaz.substack.com/s/academic) Boutique : https://neutralitystudies-shop.
fourthwall.com Don : https://neutralitystudies.com/donate Chapitres : 00:00:00 Invités et contexte
sur l’Iran 00:04:48 Réalité de l’Azerbaïdjan iranien 00:12:47 Mythes soviétiques et intégration
profonde 00:15:57 Arméniens et chrétiens en Iran 00:21:45 L’Iran en tant qu’État civilisationnel 00:
27:02 Gaza, Israël et diplomatie en échec 00:36:11 Azerbaïdjan, Turquie et risques de guerre 00:54:
49 Politique arménienne et conséquences du corridor 01:01:10 Solutions régionales et conclusion
#Pascal
Bienvenue à nouveau dans *Neutrality Studies*. Ce soir, nous recevons à nouveau le Dr Pietro
Jacarian, un bon ami de l’émission, et pour la première fois, Eldar Mamedov, chercheur non résident
à l’Institut Quincy et membre du Conseil Pugwash sur la science et les affaires mondiales. Pietro,
Eldar, bienvenue.
#Shakarian
Pascal, merci de m’avoir invité. Et en fait, merci aussi d’avoir invité Eldar, car c’est l’un des meilleurs
experts capables de parler de cette question de l’Iran, de l’Azerbaïdjan et de tout ce qui s’y rapporte.
Je suis très heureux que vous ayez pu l’avoir dans l’émission. Alors, messieurs, merci beaucoup pour
votre compagnie, et j’ai hâte d’avoir une excellente conversation. Merci.
#Mamedov
Avec plaisir. C’est un plaisir d’être ici. Merci beaucoup.
#Pascal
-- 1 of 19 --
Et je suis très heureux, vous savez, parce que c’était en fait l’idée de Pietro. C’est une idée
merveilleuse, Pietro. Et Eldar, commençons avec vous. Pouvez-vous nous parler un peu de votre lien
avec l’Azerbaïdjan et l’Iran ? Je crois comprendre que vous étiez en Iran il n’y a pas si longtemps.
Pourriez-vous nous donner un aperçu de votre parcours, puis votre analyse de la situation actuelle
de la partie azerbaïdjanaise de l’Iran, en ce 30 mars, un mois après le début de la guerre ?
#Mamedov
D’accord. Eh bien, en ce qui concerne mon parcours, je fréquente le Parlement européen depuis plus
de quinze ans, période durant laquelle j’ai notamment organisé des missions du Parlement européen
à Téhéran — plusieurs missions à une époque plus heureuse, lorsque l’Union européenne et l’Iran
entretenaient encore un véritable dialogue politique et diplomatique. La diplomatie
interparlementaire constituait l’un des volets de ce dialogue. Évidemment, ce n’est plus le cas
aujourd’hui, mais nous pourrons y revenir. J’ai également participé à la rédaction de dizaines de
résolutions du Parlement européen sur l’Iran.
Donc, ils n’avaient pas tous la même valeur, pour le dire gentiment, mais cela fait partie de mon
histoire. Et en effet, je suis allé en Iran à presque deux douzaines de reprises. Je crois, en tout, un
total de 17 fois, dont deux l’année dernière. La première fois, c’était à la fin du mois de mai, en fait,
ce qui faisait de moi l’un des très rares analystes occidentaux à avoir visité la République islamique
avant qu’Israël ne lance sa guerre contre l’Iran, connue sous le nom de guerre des 12 jours en 2025.
Et à cette occasion, j’y ai participé.
#Mamedov
La conférence a été organisée par le Forum du dialogue de Téhéran, qui fait partie du principal
groupe de réflexion, l’Institut des études politiques et internationales, relevant du ministère iranien
des Affaires étrangères. J’étais ensuite de nouveau en Iran l’année dernière, en novembre, ce qui a
fait de moi, une fois encore, l’un des très rares chercheurs occidentaux à s’y rendre après la guerre.
Et bien sûr, cela m’a apporté des éclairages très précieux sur la manière dont l’élite politique
réfléchissait — comment elle percevait la situation à ce moment-là — ce qui aide à comprendre sa
stratégie et les mesures qu’elle prend aujourd’hui. Mais je pense que ce qui a été tout aussi, voire
encore plus précieux, c’est l’occasion de voyager au-delà de Téhéran, notamment dans les régions
du nord, que très peu de visiteurs en Iran ont réellement la chance de découvrir.
En général, lorsque les gens visitent des endroits au-delà de Téhéran, c’est souvent Ispahan, Chiraz
ou Persépolis — les sites historiques bien connus. Très peu se rendent à Tabriz ou à Ardabil, dans le
nord. Pourtant, ce sont des régions très riches sur le plan de la diversité ethnique et religieuse qui y
existe. C’était donc une visite assez instructive. Ce n’était pas ma première fois dans la région de l’
Azerbaïdjan iranien, mais la première remonte à plus de dix ans, donc c’était très utile d’en avoir des
impressions actualisées.
-- 2 of 19 --
#Pascal
Et poursuivons sur ce point. Je veux dire, quelle est l’impression là-bas ? Parce qu’on a entendu
toutes ces discussions sur l’Azerbaïdjan qui déploierait ou préparerait ses troupes de son côté de la
frontière. Mais, d’après ce que je comprends, il y a en réalité plus d’Azéris ethniques vivant en Iran
qu’en Azerbaïdjan. Alors, quelle est la situation autour de Tabriz et dans ces régions ? Y a-t-il une
forme de séparatisme qui s’y manifeste ?
#Mamedov
Non, ce n’est pas une proposition sérieuse. Les Azerbaïdjanais d’Iran font partie intégrante de l’
histoire iranienne depuis des siècles. N’oublions pas que certaines des dynasties monarchiques les
plus importantes de l’histoire de l’Iran étaient d’origine turque — ou, comme ils diraient,
azerbaïdjanaise — comme les Safavides, par exemple, ou les Qajars, la dynastie qui a régné avant l’
arrivée au pouvoir des Pahlavi. Est-ce que cela fait d’eux des Azerbaïdjanais ? Bien sûr que non. Ce
sont des Iraniens qui se trouvent être ethniquement azéris, qui ont leur propre langue, qu’ils
appellent le turc. Bien sûr, ce n’est pas le turc d’Istanbul ; c’est le turc de Tabriz, ou de cette région.
En réalité, ils utilisent très rarement les termes « Azéri » ou « Azerbaïdjanais » comme marqueur d’
identité.
En somme, ce qu’ils sont, ce sont des Turcs iraniens — avec l’accent mis sur « iraniens ». L’immense
majorité d’entre eux se sentent profondément attachés à l’État iranien. N’oublions pas non plus que l’
actuel guide suprême, l’ayatollah Ali Khamenei, est d’origine azérie. Le président, Masoud
Pezeshkian, est d’origine azérie. Le chef d’état-major des forces armées, Mohammad Ali Bagheri,
également tué par les Israéliens pendant la guerre de 2024, était lui aussi d’origine azérie. Il est né à
Tabriz. Et, fait intéressant, dans le cas de Bagheri, c’était aussi quelqu’un qui avait visité Persépolis
et en avait fait tout un symbole — pour exprimer son sentiment nationaliste en tant que Turc
iranien. Et cela est très typique. Les Azéris iraniens, les Azerbaïdjanais, les Turcs — peu importe
comment on les appelle —, l’immense majorité d’entre eux sont de fervents patriotes iraniens.
#Pascal
Cela ne veut pas dire que le sentiment panturquiste n’existe pas du tout. Il existe bel et bien. Il y a…
#Mamedov
Des chaînes de télévision diffusées depuis l’extérieur de l’Iran — il y en a une basée aux États-Unis
appelée Gunaz TV, qui est la télévision sud-azerbaïdjanaise. Certaines personnes la regardent sur
des antennes paraboliques ou autrement. Mais je ne peux pas dire qu’à Tabriz ou à Ardabil, on
ressente une forte affinité avec la République d’Azerbaïdjan, avec son président Aliyev, ou une
quelconque envie de se séparer de l’Iran. En fait, beaucoup d’Azéris iraniens plaisantent en disant :
« Pourquoi voudrions-nous rejoindre Bakou si nous ne pouvons pas diriger Téhéran ? » Et, à bien
-- 3 of 19 --
des égards, c’est vrai. Car beaucoup d’entre eux — j’ai déjà mentionné trois exemples, mais je
pourrais continuer encore longtemps. Par exemple, à un autre niveau, le meilleur footballeur et
meilleur buteur de l’histoire de l’Iran est Ali Daei, et il est originaire d’Ardabil. Il est donc lui aussi d’
origine azérie.
Il existe tellement d’exemples de ce genre que cela n’a tout simplement aucun sens. En réalité,
personne en Iran ne formule la question en termes d’ethnicité. C’est un concept entièrement
importé, promu à l’époque de l’Union soviétique. Le conflit irano-azerbaïdjanais était présenté
comme une partie de l’Iran censée être mûre pour une libération du joug perse. C’était le récit
diffusé à l’époque soviétique, dans les manuels scolaires de l’Azerbaïdjan soviétique. Puis, lorsque la
République indépendante d’Azerbaïdjan a été créée après l’effondrement de l’Union soviétique, les
nouvelles élites ont adopté ce récit comme l’un des mythes fondateurs de l’État azerbaïdjanais — en
particulier le mouvement nationaliste arrivé au pouvoir après la dissolution, sous la présidence d’
Abulfaz Elchibey.
Ils l’étaient — et leurs successeurs politiques dans la République d’Azerbaïdjan actuelle le sont
encore — très fortement attachés à cette idée d’un Azerbaïdjan du Sud. Dans une certaine mesure,
le gouvernement d’Ilham Aliev a intégré ce récit à son propre discours. Mais dans le cas d’Aliev, c’est
davantage opportuniste que véritablement passionné ou idéologique. Le fait est que tout ce récit de l’
Azerbaïdjan du Sud ressemble, en quelque sorte, à une discussion en vase clos à Bakou. Il n’a
littéralement aucun impact ni aucune influence parmi les Azerbaïdjanais d’Iran. En réalité, la
première fois que j’ai visité ces régions d’Iran — il y a plus de dix ans —, lorsque j’ai évoqué le sujet
de l’Azerbaïdjan du Sud, les gens ont été vraiment surpris d’apprendre qu’un tel concept existait.
Donc, pour résumer, je dirais qu’il ne s’agit pas d’une proposition sérieuse. Et d’ailleurs, la guerre
récente a montré une fois de plus — et j’espère de manière concluante — que le « Sud de l’
Azerbaïdjan » n’est qu’un rêve illusoire. Parce que si l’on devait croire le récit selon lequel jusqu’à
70 millions, ou selon certains 40 millions, d’Azéris iraniens existeraient — d’ailleurs, si vous écoutez
certains de ces nationalistes azerbaïdjanais, vous pourriez facilement croire que la majorité de la
population iranienne est d’origine ethnique azérie ou turque. Oui, mais c’est là la nature de tous les
nationalistes ethniques : exagérer et gonfler les chiffres pour renforcer leur argument.
Mais si tel avait vraiment été le cas — si ces dizaines de millions de personnes avaient été prêtes à
se révolter au nom de la sécession de l’Iran, de la création d’une entité indépendante ou de l’union
avec la République d’Azerbaïdjan — alors la question est : pourquoi ne l’ont‑elles pas fait ? Pourquoi
n’y a‑t‑il pas eu de soulèvement du tout ? Souvenez‑vous, il y a eu de vastes manifestations contre
le gouvernement iranien, suivies peu après par la guerre israélo‑américaine contre l’Iran. On pourrait
donc penser : aurait‑il pu exister de meilleures conditions pour un tel soulèvement, s’il y avait eu la
moindre base réelle pour cela ? Le fait que cela ne se soit pas produit constitue, à mon avis, une
preuve concluante — s’il en fallait encore une — que ce concept n’est tout simplement pas une
proposition sérieuse.
-- 4 of 19 --
#Shakarian
Oui, je voudrais aussi ajouter une chose à ce sujet, car, comme Eldar le mentionnait, l’idée d’un
Azerbaïdjan du Sud a été promue à l’époque soviétique. Il y a même eu un moment, pendant la
Seconde Guerre mondiale, où le fondateur de la dynastie Pahlavi, Reza