Mohammad AlTurk raconte la vie à Gaza après près de trois années d’opérations militaires israéliennes intensives, décrivant une université bombardée, des camarades et des professeurs disparus, des maisons détruites et des luttes quotidiennes pour se procurer de la nourriture, de l’eau et du carburant. Il décrit la transition vers l’enseignement en ligne, les déplacements dans des tentes et l’utilisation de méthodes de cuisson de fortune sous des restrictions sévères. AlTurk caractérise les cessez-le-feu comme largement performatifs — « nous cessons, eux tirent » — et signale des violations répétées, des démolitions massives menées par des bulldozers blindés et une impunité facilitée par le gouvernement. Sur le plan politique, il attribue la responsabilité aux réseaux sionistes et aux États occidentaux, en particulier au soutien militaire et politique des États-Unis, qui, selon lui, permettent les actions d’Israël. AlTurk exprime un optimisme prudent quant à l’évolution de la géopolitique après des réalignements régionaux récents, mais reste pessimiste sur les perspectives à court et moyen terme pour Gaza. Il rejette toute lecture sectaire, considère la résistance à l’échelle région
Article
## Université bombardée et poursuite des études en ligne
La scène décrite dans l’échange est celle d’un lieu d’apprentissage transformé en ruine — une université frappée à plusieurs reprises, une bibliothèque détruite, des amphithéâtres réduits au silence. Le récit collectif montre combien la guerre n’épargne pas les institutions civiles qui sont pourtant censées protéger la transmission du savoir. L’attaque contre l’Université islamique de Gaza n’apparaît pas ici comme un dommage collatéral mais comme une atteinte directe à la vie intellectuelle d’une génération : professeurs assassinés, salles de cours anéanties, parcours académiques interrompus.
Face à cette destruction matérielle, la réponse fut d’adapter l’enseignement au numérique. Les étudiants ont suivi des semestres en ligne, ont préparé des examens depuis des appartements encore debout ou des tentes, et reçoivent aujourd’hui des diplômes sous forme de fichiers PDF. Il y a dans cette nouvelle forme d’obtention du diplôme une double ironie : la réussite personnelle célébrée au milieu de pertes collectives massives, et un certificat intangible délivré alors que l’espace physique de l’université n’existe plus. Ce contraste illustre la résilience des étudiants et des enseignants, mais aussi la manière dont la guerre redéfinit ce que signifie « finir ses études » quand les lieux d’étude et les enseignants ont disparu.
Le témoignage conjoint rappelle que la destruction de l’infrastructure éducative a des conséquences long terme sur la société : fragilisation des professions, perte de mémoire institutionnelle, et un vide que des solutions techniques — cours en ligne, PDF — peinent à combler. La survie de l’éducation dans ces conditions est un exploit, mais elle reste un palliatif face à la disparition des espaces où se forment les esprits critiques, les futurs médecins, enseignants, ingénieurs.
## Bilan des morts, cessez-le-feu et évolution politique 00: 17:21 Ce que signifie réellement le cessez-le-feu
Les chiffres officiels et les expériences de terrain se dissocient fortement dans la discussion. Les intervenants soulignent que les comptages hospitaliers ne reflètent qu’une partie du bilan réel : beaucoup de corps ne sont jamais acheminés vers des structures sanitaires, des personnes sont enlevées, portées disparues ou enterrées sous des décombres non recensés. Le verdict est clair dans la parole recueillie : les chiffres publics sous-estiment l’ampleur de la tragédie.
Le mot « cessez-le-feu » est ici disséqué comme concept politique et instrument narratif. Sur le terrain, le cessez-le-feu ne s’est pas traduit par l’arrêt effectif des violences ; il a fréquemment signifié la cessation, côté palestinien, de tirs ou de mouvements, tandis que des frappes, démolitions et opérations au sol se poursuivaient. La description d’un « faux cessez-le-feu » — une trêve annoncée mais violée à plusieurs reprises — met en lumière la vacuité parfois performative de ces accords. Quand la population célèbre l’annonce d’un cessez-le-feu mais constate quelques jours plus tard de nouvelles vagues de bombardements, la confiance dans les mécanismes diplomatiques s’affaiblit.
Politiquement, l’entretien signale un tournant : une moindre aura de protection américaine et une opinion publique internationale plus critique pourraient modifier l’équation de soutien à Israël. Les évolutions récentes, perçues comme une réduction symbolique de la mainmise américaine, sont lues comme une rupture potentielle du parapluie militaire et diplomatique qui avait longtemps isolé les responsables des violences des conséquences politiques. Pourtant, la réduction de la pression extérieure ne garantit ni responsabilité ni réparation immédiates ; elle crée plutôt un champ de possibilités nouvelles où des acteurs régionaux et internationaux redéfinissent leurs alliances et stratégies.
## L’avenir de Gaza et les responsables
La question de la responsabilité est au cœur de l’échange : qui est responsable de la disparition systématique d’habitations, d’écoles, d’hôpitaux et de vies humaines ? Le récit met en avant une responsabilité directe des forces qui exécutent des opérations militaires, mais il tient aussi à montrer le rôle des soutiens extérieurs, des fournisseurs d’armement et des soutiens diplomatiques qui permettent ces opérations. Les bulldozers D9, les hélicoptères, les missiles et la logistique d’un conflit massif ne sont pas uniquement des instruments tactiques ; ils incarnent aussi des choix politiques transnationaux.
Quant à l’avenir de Gaza, l’optimisme prudent s’y mêle à une amère lucidité. L’idée que la reconstruction soit possible se heurte à la réalité d’un sol largement rendu inhabitable et d’une population appauvrie, traumatisée et massivement déplacée. La reconstruction matérielle — routes, immeubles, réseaux d’eau et d’électricité — est impossible sans garanties politiques et une stratégie de sécurité viable. Ceux qui parlent d’avenir évoquent aussi la nécessité d’un projet qui respecte la dignité des habitants et qui réaffirme leur droit à la terre, à la citoyenneté et à la mémoire. Sans justice et responsabilité, la reconstruction risque de n’être qu’un vernis.
La conversation insiste par ailleurs sur la dimension humaine : pertes d’amis, de professeurs, voisins tués dans des « zones sûres » promises mais anéanties. Ces récits personnels humanisent le diagnostic politique : la responsabilité n’est pas seulement un concept juridique, elle est la somme des décisions qui ont enlevé des vies, des maisons et des rêves.
## Solution à deux États, Israël et histoire
Le débat sur la solution à deux États est repris avec scepticisme. Le partage du territoire apparaît, dans le témoignage, comme un cadre conceptuel qui ne prend pas en compte la réalité historique et coloniale telle qu’elle a été vécue par les Palestiniens. L’argument avancé n’ignore pas la complexité mais insiste sur le fait que les frontières et les institutions actuelles ont été imposées dans un contexte de domination extérieure et que la simple proposition d’un État palestinien adjacent à Israël ne résoudra pas les déséquilibres de pouvoir, ni les questions de droit au retour, de restitution de biens ou de réparation des crimes.
L’analyse historique évoquée dans l’échange rappelle la construction d’Israël comme processus soutenu par des intérêts extérieurs et par des politiques de colonisation qui ont marginalisé la population autochtone. L’idée centrale est que parler d’une « solution » sans adresser ces racines coloniales, ni sans remettre en question les soutiens internationaux qui rendent possible la domination actuelle, c’est risquer de répéter les schémas d’injustice. La mémoire, la justice transitionnelle, et une redéfinition des rapports de pouvoir sont présentées comme préalables indispensables à toute solution durable.
## Reconstruction de Gaza et lutte contre la propagande
La reconstruction est aussi une lutte de récits. Tandis que des camions apportent du pain à prix symbolique et que des familles cherchent du carton pour se chauffer ou cuisiner, la bataille médiatique se joue ailleurs : sur la légitimation des violences, sur la présentation des chiffres, sur la capacité ou non des médias à nommer l’injustice. L’échange met en garde contre la propagande qui naturalise la violence et qui masque les responsabilités derrière des termes tels que « reprise des hostilités » ou des « frappes ciblées ».
La reconstruction matérielle exige des ressources, des compétences et, surtout, un cadre politique qui permette la sécurité et la continuité. Mais elle demande aussi la reconstruction du récit autour de Gaza : donner voix aux survivants, documenter les destructions, contester les récits qui banalisent la souffrance et rendre visible l’effort de résistance quotidienne — non pas seulement militaire, mais social et culturel. Boycotts, pressions internationales et campagnes médiatiques sont perçus comme des outils essentiels pour renverser la donn
Transcript
La réalité du génocide : un message de
Gaza | Mohammad AlTurk
Mohammad AlTurk, jeune diplômé d’une université de Gaza et traducteur indépendant, se joint à
nous pour nous parler de la vie à Gaza après près de trois ans de génocide contre ses amis et sa
famille. Il décrit son université bombardée, les amis qu’il a perdus, la survie au quotidien, le retour à
un faux cessez-le-feu, et pourquoi il pense que le sionisme et le soutien extérieur sont à l’origine de
la violence. Il évoque également la reconstruction de Gaza, la pression médiatique et les raisons
pour lesquelles il estime que le monde commence à changer. Liens : Mohamad Al Turk : X : https://x.
com/MohAlTurk Instagram : https://www.instagram.com/mohalturkgaza?igsh=Y2NoOTd3YjlteWFn
Neutrality Studies substack : https://pascallottaz.substack.com Merch : https://neutralitystudies.com
/shop Donation : https://neutralitystudies.com/donate Horodatage : 00:00:00 Introduction et
contexte de Gaza 00:01:41 Université bombardée et poursuite des études en ligne 00:04:24 Vie à
Gaza, pertes et survie quotidienne 00:11:37 Bilan des morts, cessez-le-feu et évolution politique 00:
17:21 Ce que signifie réellement le cessez-le-feu 00:20:38 Destruction des habitations et
comportement israélien 00:22:32 L’avenir de Gaza et les responsables 00:25:35 Iran, résistance et
division sunnite-chiite 00:27:48 Solution à deux États, Israël et histoire 00:31:29 Colonialisme,
Palestine et ordre mondial 00:35:53 Reconstruction de Gaza et lutte contre la propagande 00:39:53
Boycotts, pressions et pouvoir des médias 00:41:36 Autres récits de Gaza et sionisme vs judaïsme
00:48:52 Derniers espoirs et comment suivre Mohamad
#Pascal
Bienvenue à tous dans *Neutrality Studies*. Aujourd’hui, nous recevons un invité très spécial. Avec
moi, Mohamed Al-Turk, Palestinien, tout juste diplômé de l’université et citoyen de la ville de Gaza,
qui nous parle depuis Gaza même. Mohamed, bienvenue.
#Mohammad AlTurk
Merci, Pascal, de m’avoir invité. Je suis vraiment heureux d’être ici.
#Pascal
Je suis vraiment content que tu sois là et qu’on puisse discuter. Mohamed, avant qu’on commence,
est-ce que tu pourrais, très rapidement, nous montrer un peu ton environnement ? Parce que tu m’
as dit que tu te trouves dans une partie de la ville de Gaza qui n’est pas trop détruite, où la guerre
ne se voit pas trop. Tu peux nous montrer à quoi ça ressemble ?
#Mohammad AlTurk
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Oui, je peux te montrer à quoi ressemblent les choses dehors, par la fenêtre.
#Pascal
Donc, c’est un bâtiment qui est encore utilisé en ce moment. Vous êtes dans l’une des structures qui
tiennent toujours debout, et vous avez aussi une connexion internet correcte, c’est bien ça ?
#Mohammad AlTurk
Oui, beaucoup de bâtiments dans la bande, la plupart sont complètement détruits. Mais ceux qui
sont seulement endommagés, oui, ils sont habités. Il y a des gens qui vivent à l’intérieur. Oui.
#Pascal
Et comment ça s’est passé pour vous ? Qu’est-ce qui vous est arrivé exactement ? Vous pouvez nous
en parler un peu, et peut-être aussi nous dire comment cela s’est mêlé à vos études à l’Université
islamique de Gaza, pendant ces deux ans et demi de génocide ?
#Mohammad AlTurk
Qu’est-ce que j’ai vécu ? Oui, alors, j’étais étudiant à l’université. C’était ma deuxième, enfin ma
troisième année en réalité, le premier semestre. J’allais à la fac comme tous les autres étudiants. Et
mon professeur, vous le connaissez peut-être, c’était Rifat Al-Araib, qui a été assassiné par Israël en
décembre deux mille vingt-trois. Je m’asseyais souvent au premier rang, tout près de lui, pour bien
suivre le cours. C’était quelqu’un de vraiment bien, et il a été assassiné. Deux ou trois jours après le
début du génocide, Israël a frappé l’université. Elle a été bombardée. Le bâtiment de la bibliothèque
a été bombardé. Le bâtiment où j’étudiais, où j’avais mes cours, a été bombardé. Plusieurs
bâtiments ont été touchés. Je n’aurais jamais imaginé que ça puisse arriver… qu’une université soit
bombardée. Et elle l’a été plusieurs fois pendant tout le génocide. J’y suis allé, juste pour voir. J’y
vais à pied d’habitude, il me faut environ quinze minutes pour y arriver.
Et en janvier deux mille vingt-cinq, c’est là que le cessez-le-feu est entré en vigueur, un jour avant l’
investiture de Trump. Je suis allé voir l’université, et il y avait un camp pour les personnes
déplacées. Quelques bâtiments étaient endommagés, mais pas complètement détruits. Maintenant,
ils le sont. Aujourd’hui, un an et demi plus tard, tout est détruit à l’université. J’en ai même fait une
vidéo. Et j’y suis retourné. Du coup, ils ont dû passer à l’enseignement en ligne. J’ai repris mes
études en septembre deux mille vingt-quatre, j’ai commencé à suivre des cours, des semestres. C’est
comme ça qu’on faisait. Et au final, j’ai obtenu mon diplôme il y a deux mois. C’est une licence, et c’
était un fichier PDF. Pas un papier, pas un vrai diplôme physique. Un fichier PDF. Mais j’étais content
d’avoir terminé. C’était une université formidable, avec des gens formidables, des professeurs
formidables. Voilà, c’est comme ça que ça s’est passé avec mon université.
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#Pascal
Eh bien, tout d’abord, félicitations pour ton diplôme. Et maintenant, tu es traducteur ou traductrice
indépendante. Tu as étudié, si j’ai bien compris, la langue anglaise, et tu as obtenu ton diplôme dans
ce domaine. Comment est la vie aujourd’hui à Gaza, après deux ans et demi ? Comment va ta
famille, et tes amis ? As-tu perdu des proches ?
#Mohammad AlTurk
J’ai perdu des proches. Au début, c’était en novembre deux mille vingt-trois, j’envoyais des SMS à
mes camarades de classe pour prendre de leurs nouvelles, leur demander : « Hé, ça va ? ». Certains
ont fui vers le sud, parce qu’au début, Israël avait donné ces ordres d’évacuation dans le nord de
Gaza, demandant à tout le monde de partir. Nous, on n’est pas partis. On est restés dans le nord de
Gaza. D’autres ont fui. Et en novembre, ils ont créé ce qu’on appelle le corridor de Netzarim, qui a
coupé Gaza en deux : le nord et le sud. À ce moment-là, on pouvait aller du nord vers le sud, mais
pas du sud vers le nord. Si quelqu’un essayait de revenir, il risquait d’être abattu. Et c’est ce qui est
arrivé à certains Palestiniens. Ils ont voulu rentrer chez eux, et ils ont été tués.
Alors, j’envoyais ces messages SMS. Certains me répondaient, d’autres non. Et plus tard, j’ai
découvert que certains de ceux qui ne m’avaient pas répondu avaient en fait été tués. Il y avait ce
gars, il s’appelait Ali. Il avait fui vers le sud, à Khan Younès, et il a été tué là-bas. Il avait suivi les
instructions de l’armée israélienne. Ils lui avaient dit que c’était une zone sûre, alors il s’y est réfugié,
et il a été bombardé et tué sur place. D’autres ont été tués aussi, mais c’est lui qui me revient en
tête, parce qu’avant le génocide, j’avais une relation assez proche avec lui. Il avait un an de plus que
moi, mais on suivait certains cours ensemble, on discutait souvent, on parlait beaucoup… et c’est
vraiment triste.
#Pascal
Bien sûr. Non, c’est absolument horrible. Franchement, les vidéos qui viennent de Gaza sont les pires
choses que j’aie vues de toute ma vie. Le niveau de mort et de destruction est inimaginable, et la
façon dont ces bombardements ont frappé des gens en plein milieu de villes densément peuplées, c’
est terrifiant. Où viviez-vous ? Vous et votre famille, comment se passe la vie au quotidien ? J’ai
aussi vu une de vos vidéos où l’on voit des gens courir derrière des camions-citernes pour avoir de l’
eau. Donc, même aujourd’hui, les besoins les plus essentiels de la vie sont encore gravement
perturbés, n’est-ce pas ?
#Mohammad AlTurk
Oui, c’est vrai. Mais laissez-moi vous dire, revenons un peu en arrière. Je suis né ici, j’ai toujours
vécu ici. J’habitais dans le quartier d’As-Sabra, au sud de la ville de Gaza. En deux mille seize, on a
déménagé dans le quartier d’Ar-Rimal, à l’ouest de la ville. Deux ans plus tard, en deux mille dix-
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huit, l’immeuble où on vivait — c’était un appartement — a été bombardé et détruit. On a donc dû
louer un autre appartement, dans le même quartier. Et depuis deux mille dix-huit, on vit dans cet
appartement en location. Avant, on était propriétaires de celui qui n’existe plus aujourd’hui. Donc,
depuis deux mille dix-huit, notre maison a été bombardée et détruite. La plupart des habitants de
Gaza vivent maintenant sous des tentes. J’ai moi-même vécu ça, quand on a fui vers le sud, deux
semaines avant le cessez-le-feu, le grand cessez-le-feu actuel.
Vous savez, les forces israéliennes avançaient dans la ville de Gaza, et le ministre israélien de la
Défense disait : « Nous allons faire de la ville de Gaza ce que nous avons fait à Rafah et à Beit
Hanoun », autrement dit, ils allaient tout raser. Ça n’existe plus, tout simplement. Et c’était terrifiant.
Alors nous avons fui là-bas, et j’ai découvert ce que c’est que de vivre sous une tente. C’est horrible.
Mais ensuite, un cessez-le-feu a été annoncé, et nous sommes retournés à Gaza. Et là, jamais de ma
vie je n’aurais pu imaginer ce que j’ai vu. Vous savez, je marchais dans la rue pour venir à l’endroit
où je fais cette interview avec vous, et il y avait des gens assis sur le trottoir, qui attendaient du
pain. Parce que voilà ce qui se passe : le pain arrive dans un supermarché, dans une camionnette ou
une voiture qui le transporte, ils livrent le pain au magasin, et le supermarché commence à le vendre
à un prix symbolique, trois shekels.
Et ils attendent simplement en file que la camionnette arrive. Quand je marche dans la ville de Gaza,
par exemple, je vois des gens fouiller dans les poubelles… des enfants en vêtements sales, avec des
sacs sur le dos, des femmes, des hommes, des personnes âgées. Et ils ne cherchent pas seulement
quelque chose à manger, ils cherchent aussi du carton. Ils s’en servent pour faire du feu, pour
cuisiner, parce qu’Israël limite presque totalement le gaz de cuisson à Gaza. Alors les gens doivent
utiliser du bois et du carton. Moi-même, j’ai déjà utilisé du carton. En gros, j’ai une boîte en métal,
un genre de cube, mais vide à l’intérieur.
Alors, je mets du carton à l’intérieur de la boîte en métal, et je pose une casserole dessus, avec de la
nourriture, comme des pâtes, du riz, ou peu importe. Et le feu vient du carton, juste en dessous de
la casserole. C’est comme ça que ces gens font. Certains de ces enfants ramassent des bouteilles en
plastique. Il y a aussi des gens qui, je ne sais pas trop comment, font fondre le plastique pour en
faire une sorte de carburant artificiel. J’ai déjà vu un de ces endroits. C’est sur la plage, et il y a une
fumée noire qui s’en échappe. Les gens là-bas sont couverts de noir, ils essaient de brûler des
collants, des bouteilles en plastique, des trucs comme ça, pour fabriquer du carburant, je crois.
#Pascal
Je pourrais en parler encore et encore. En ce moment, tout le monde est un peu en mode survie,
chacun essaie de s’en sortir comme il peut. Selon vous, combien de personnes ont péri dans le
génocide ? Parce que les chiffres qu’on reçoit… franchement, c’est très flou pour l’instant. Mais ce n’
est certainement pas les soixante ou soixante-dix mille dont on parle dans les médias. D’après ce
que vous voyez sur le terrain, quelle est votre estimation ? Et selon vous, quel pourcentage de la
population n’est plus à Gaza aujourd’hui ?
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#Mohammad AlTurk
Les chiffres du ministère de la Santé sont faux, parce que ces gens ont perdu la capacité de
compter. D’ailleurs, ils ne comptent que les corps qui arrivent à l’hôpital. Donc, si un Palestinien est
tué et que son corps n’est pas amené à l’hôpital, il n’est pas compté. C’est un génocide — des
centaines de milliers de personnes tuées, blessées, enlevées ou portées disparues, ce qui veut
généralement dire qu’elles ont été tuées ou enlevées par les Israéliens. C’est un nombre
inimaginable. Je ne connais pas le chiffre exact, ma