L’Occident collectif n’est PAS fini : comment l’Empire combat son déclin | Nel Bonilla

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Nel Bonilla soutient que le déclin de l’Occident n’entraîne pas nécessairement l’effondrement ni une transition multipolaire pacifique ; au contraire, l’affaiblissement de la légitimité suscite des adaptations qui préservent le pouvoir des élites. S’appuyant sur Gramsci, elle affirme que l’« ancien » ordre perd le consentement mais mobilise la contrainte et des leviers institutionnels pour contrecarrer les alternatives émergentes, produisant un « équilibre de faible consentement ». Bonilla introduit la notion d’« État bunker » comme une nouvelle combinaison : austérité budgétaire, sécurisation, planification subordonnée et infrastructures militarisées intensifiées qui gèrent la multipolarité et protègent les réseaux transatlantiques. Elle retrace le contraste avec la Guerre froide — alors période anomalement marquée par des contraintes plus fortes sur le capital — et explique la violence organisée actuelle et l’hyper‑exploitation comme des traits structurels lorsque les forces sociales contre‑balançantes se fragmentent. L’obstruction opère à plusieurs niveaux — financier, logistique, technologique et militaire — pour empêcher la consolidation de blocs rivaux et pour criminaliser ou

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## Gramsci revisité : la scène du déclin sans effondrement La conversation tenue lors du Symposium de Kyoto redessine notre lecture du déclin occidental en s’éloignant d’une narration téléologique : non, le déclin de l’Occident collectif n’implique pas mécaniquement son effondrement ni l’émergence automatique d’un nouvel ordre libérateur. L’argument central est dual : l’hégémonie occidentale perd en légitimité et en capacités matérielles, mais elle s’adapte. Cette adaptation emprunte moins la voie de la persuasion historique — le consentement de masse — que celle de la recomposition des instruments de pouvoir. En prenant appui sur la formule de Gramsci — « l’ancien monde se meurt, le nouveau ne peut pas naître » — l’échange nous invite à voir l’interrègne non pas comme une simple période de désagrégation, mais comme un moment stratégique où l’ancien bloc hégémonique cherche de nouvelles manières de préserver ses intérêts en l’absence de consensus généralisé. ## Autorité, consentement et coercition : quand la force entrave la nouveauté La discussion éclaire la dynamique décrite par Gramsci : la crise d’autorité signifie que les classes dirigeantes ont perdu l’adhésion large de la population. Pourtant, la perte de consensus n’équivaut pas à une incapacité totale à gouverner. Au contraire, l’utilisation accrue de la coercition — sous formes policières, militaires, réglementaires ou économiques — apparaît comme une réponse calculée. Comme l’a souligné Nel Bonilla, la force ne réinstaure pas les anciennes croyances mais elle peut bloquer l’émergence de nouvelles configurations politiques et sociales. Autrement dit, l’usage organisé de la violence et des instruments étatiques devient un moyen d’entraver les processus de recomposition idéologique qui menaceraient l’ordre existant. Cette logique est d’abord pragmatique : si l’on ne peut convaincre la majorité, on peut restreindre et canaliser les alternatives en agissant sur des segments précis de la société, en préservant des leviers financiers, logistiques et administratifs qui garantissent la reproduction du régime d’accumulation. Cette lecture bouscule une intuition répandue : que la démocratisation des normes et la multiplication des crises conduiraient spontanément à l’émancipation. La réalité est plus prosaïque et plus dangereuse : la fragmentation des résistances populaires ouvre un espace où la coercition organisée devient une variable dominante, non seulement comme réponse aux contestations, mais comme instrument actif de maintien du statu quo. ## La guerre froide comme anomalie historique Un apport crucial de la réflexion est la relativisation de la guerre froide comme modèle normatif. Beaucoup de nos cadres d’analyse — containment, diplomatie multilatérale, compromis fordien — héritent d’une période particulière où des contraintes externes (la concurrence soviétique) et internes (mouvements ouvriers organisés, institutions de protection sociale) obligeaient les élites occidentales à rechercher un large consensus. Le symposium rappelle qu’il faut considérer cet âge d’or relatif comme une exception plutôt que comme la règle générale du capitalisme moderne. Historiquement, le capitalisme n’a jamais été intrinsèquement pacifique : il s’est souvent accompagné de violence organisée — colonisation, pillage, esclavage, interventions armées — et de régimes qui ont alterné entre concessions et répression. En ce sens, l’ordre bipolaire et la relative modération qui en résultait étaient le produit d’un équilibre de forces particulier. La fin de cet équilibre a retiré les garde-fous qui avaient tempéré certaines formes d’extraction et d’exploitation, rendant plus visible la tendance du système à recourir à des moyens coercitifs lorsque le consentement faiblit. ## L’État-bunker : un concept pour penser la recomposition du pouvoir Nel Bonilla propose le concept d’« État-bunker » pour saisir la transformation qualitative des appareils d’État au cœur de l’empire et dans ses périphéries. L’État-bunker n’est pas seulement un État fort ; c’est une forme d’organisation où l’austérité budgétaire, la militarisation et le renforcement des réseaux élitaires convergent pour produire une gouvernance moins dépendante du consentement large. Cet État se protège et protège les intérêts de classe par des architectures administratives et financières conçues pour survivre aux turbulences politiques : infrastructures sécuritaires renforcées, réseaux logistiques internationaux, alliances entre élites politiques et financières, capacité à externaliser coûts et désordres. Ce n’est pas la personnification d’un seul dirigeant, mais une configuration institutionnelle et matérielle qui rend le système résilient face à des déclins apparents. Même si la légitimité populaire s’effrite, ces dispositifs maintiennent la continuité de l’accumulation et la domination géopolitique en contrôlant les points névralgiques (flux de capitaux, chaînes d’approvisionnement, capacités militaires, instruments normatifs internationaux). L’État-bunker opère donc comme un mécanisme préventif contre la naissance d’alternatives susceptibles de remettre en question les rapports structurels d’exploitation. ## Déclin matériel, continuité des réseaux : la logique des élites Un point central de l’échange est la distinction entre différents niveaux de déclin. Les capacités territoriales ou industrielles d’un bloc peuvent reculer sans que disparaissent les réseaux qui assurent la reproduction de la domination : élites financières, appareils administratifs, alliances transnationales. La dépendance européenne au cœur transatlantique illustre cette tension : la perte relative d’autonomie stratégique n’implique pas la fin des structures de pouvoir conjointes. Les réseaux d’élites, eux, sont configurés pour survivre à des ruptures politiques ponctuelles. Ils mobilisent savoir-faire institutionnels, instruments juridiques et mécanismes financiers qui transcendent l’échiquier électoral. La fragmentation des résistances populaires joue ici un rôle décisif. Là où les contre-pouvoirs étaient unifiés par un langage et des organisations communes — syndicats forts, partis de gauche structurés, mouvements décoloniaux avec relais transnationaux — la dispersion actuelle rend plus simple la mise en œuvre de stratégies d’austérité et d’extraction. Le capitalisme contemporain, libéré des contraintes d’un équilibre fort, peut ainsi revenir à des pratiques plus agressives d’expansion et d’accumulation, tout en ménageant des coalitions sociales minimales nécessaires à sa reproduction. ## Possibilités d’alternative : langage, organisation et institutions nécessaires Le symposium ne se contente pas d’analyser la capacité de l’Occident collectif à résister à son propre déclin ; il interroge aussi ce qui rendrait possible une transformation systémique. L’idée-force est que l’écriture d’un nouvel ordre politique ne naîtra pas du seul déclin de l’ancien : il faudra du langage politique commun, des organisations capables de fédérer des forces fragmentées et des institutions qui puissent canaliser le changement au-delà des réponses conjoncturelles. Autrement dit, l’émancipation exige plus que l’effondrement d’un bloc ; elle nécessite la construction d’un horizon partagé et des moyens institutionnels pour le rendre viable. Cela implique de repenser les formes de solidarité et les pratiques institutionnelles : relier luttes locales et projets globaux, tisser réseaux d’appui mutuel entre secteurs sociaux différents, élaborer institutions qui protègent les biens communs face aux pressions de l’accumulation. La leçon préscriptive de la discussion est claire : toute stratégie transformative doit combiner visibilité politique, cohérence organisationnelle et capacités institutionnelles pour faire face à des adversaires qui, même affaiblis, savent remodeler l’appareil de l’État pour se défendre. ## Conclusion : naviguer l’interrègne sans romanesque de l’effondrement La conversation de Ky

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L’Occident collectif n’est PAS fini : comment l’Empire combat son déclin | Nel Bonilla L’Europe et l’Amérique du Nord sont clairement sur une trajectoire de déclin, mais cela ne signifie pas qu’elles ont renoncé à leurs ambitions de domination mondiale. Il se passe quelque chose de bien plus dangereux. Symposium de l’Université de Kyoto 2026 : « Géopolitique au temps des monstres » Présentation 4 : Nel Bonilla Nel Bonilla remet en question l’hypothèse selon laquelle le déclin occidental mène nécessairement à l’effondrement ou à un ordre multipolaire pacifique. S’ appuyant sur Antonio Gramsci, elle examine comment une légitimité affaiblie peut coexister avec la coercition, la survie des institutions et l’entrave aux alternatives. Son analyse de l’État-bunker relie l’ austérité, la militarisation et le pouvoir des élites. La discussion du Symposium de Kyoto examine la dépendance européenne, les intérêts concurrents et les forces fragmentées qui s’opposent à l’ordre existant, en se demandant quel langage politique commun, quelle organisation et quelles institutions pourraient rendre possible un véritable changement systémique. Liens de Nel : Worldlines: https://worldlinesletter.substack.com/ Liens de Neutrality Studies : Substack de Neutrality Studies : https://pascallottaz.substack.com Soutenir Neutrality Studies : https://neutralitystudies.com/donate Boutique Neutrality Studies : https://neutralitystudies.com/shop Horodatages 00:00 Introduction et l’ époque des monstres de Gramsci 03:06 Autorité, consentement et coercition 08:37 Pourquoi la guerre froide était une exception 15:13 Différentes crises et l’hypothèse de l’effondrement 22:18 Pourquoi un nouvel ordre ne peut pas naître 27:25 L’État-bunker 32:59 Questions-réponses : pouvoir de l’État et dépendance européenne 51:53 Démocratie, capital et organisation politique #Pascal Cela étant dit, la prochaine invitée de notre programme est Nell Bonilla. Là encore, elle tient un Substack très éclairant, et elle termine également son doctorat en ce moment. Mais je crois que le sujet dont vous allez nous parler est en fait au cœur de vos recherches : les réseaux d'élites et les relations transatlantiques... #Nel Bonilla Oui. Alors, tout d'abord, merci de m'avoir invité. Je suis ravi d'être ici. Et ensuite, je voudrais parler, oui, en fait, de ce qu'on pourrait appeler le transatlantisme, les réseaux d'élites. Mais je voudrais aussi, ou plutôt, commencer par le titre du symposium : « Le temps des monstres ». C'est une paraphrase d'un passage, d'une phrase qu'Antonio Gramsci a écrite dans les Cahiers de prison. Et je veux en parler parce que je pense que beaucoup, beaucoup de gens... enfin, il existe une certaine -- 1 of 18 -- manière d'interpréter cette phrase. En gros : l'ancien monde se meurt, le nouveau ne peut pas naître, et dans l'interrègne, dans l'intervalle, apparaissent des symptômes, ou plutôt des monstres. Ou bien, parfois, la phrase est paraphrasée en parlant simplement de monstres. Et je pense que cette lecture conduit à envisager une sorte d’inéluctabilité historique, à le lire presque comme une prophétie. Et je veux revenir sur ce passage de Gramsci pour montrer qu’il était, en réalité, inscrit dans des interrogations. Il parlait d’une crise d’autorité. Et je veux aussi dire, bien sûr, que je ne nie pas que, si l’on qualifie par exemple le bloc transatlantique dirigé par les États-Unis d’empire, alors il est, à bien des égards et à de nombreux niveaux, en déclin. Il y a là de nombreuses crises, de nature matérielle, mais aussi humaine et idéologique. Et c’est alors qu’on dit : d’accord, la violence organisée accrue que nous observons, ce sont en fait les monstres. Ils sont un symptôme de décomposition. Et je voudrais avancer, ou plutôt ajouter un argument à cela : il ne s’agit pas seulement de cette idée d’une menace existentielle pour l’empire dirigé par les États-Unis, si on peut l’appeler ainsi. Il s’agit aussi de son adaptation, de sa recherche d’adaptation. Et pourquoi ? En partie parce qu’il a fait éclater les contraintes qu’il avait, par exemple pendant la guerre froide, ainsi que certains vestiges de ces contraintes durant la période qu’on appelle l’ unipolarité. Et je veux dire que, justement — et j’y reviendrai en détail plus tard — c’est parce que ces contraintes ont été levées que nous voyons apparaître les prétendus symptômes morbides, ou les monstres. Alors, parlons du passage de Gramsci. Ce qu’il dit, c’est, comme je l’ai dit, que l’ancien est en train de mourir, que le nouveau ne peut pas naître, et que des symptômes morbides apparaissent. Et dans ce passage plus long, il demande... enfin, ou plutôt, il dit : d’accord, les classes dominantes ont perdu le consensus. Et parce qu’elles ont perdu ce consensus, elles ne dirigent plus vraiment. Elles recourent davantage qu’avant à la coercition, c’est-à-dire à la violence sous toutes ses formes. Voilà pour une partie du passage. Et puis il dit aussi que les masses, ou les masses populaires, ne croient plus vraiment à l’ancien ordre, ni aux idéologies anciennes et traditionnelles. Elles ont perdu cette croyance. Elles sont désormais sceptiques. Il y a aussi un tournant vers le matérialisme. Et en même temps, les anciens ordres, ou les anciennes idéologies, ne disparaissent pas simplement, comme ça, et puis c'est tout. En même temps, les mêmes acteurs, les mêmes classes dirigeantes américaines aujourd'hui, disent : « Très bien, mais nous utiliserons la force pour compenser le consensus perdu. » « Nous utiliserons la force pour bloquer toute nouvelle grille de lecture du monde qui pourrait menacer notre mode de fonctionnement. » Dans ce cas, puisque nous sommes dans un système capitaliste, il s'agit de l'accumulation sans limite du capital, de l'hyper- exploitation, de l'extraction des ressources, et ainsi de suite. Ensuite, il pose la question : l'ancien ordre peut-il réellement utiliser la force pour empêcher ces nouvelles idéologies de s'imposer ? Et il répond : « Eh bien, la force ne peut pas, au sens absolu, restaurer l'ancienne idéologie. Mais, dans le cadre d'une nouvelle combinaison, elle le peut. » -- 2 of 18 -- Et ce qu’il veut dire, je suppose, c’est que, bien sûr, la police ou l’armée ne peuvent pas faire croire à coups de matraque à la population qu’elle doit de nouveau adhérer à l’ancienne idéologie. Dans ce cas, par exemple, à l’idée que les marchés, les marchés ouverts, ou des choses comme ça, apporteront la prospérité. On ne peut pas imposer cela par la force à une population qui connaît une dégradation de ses conditions matérielles. C’est donc un autre aspect de ce passage. Il dit que la force peut, en réalité, entraver et empêcher l’émergence du nouveau, ainsi que son affirmation. Et alors, une nouvelle combinaison apparaît. Mais une nouvelle combinaison de quoi ? De l’ancien ordre. Autrement dit, il ne s’agit pas de chercher à revenir aux anciennes méthodes, mais de trouver de nouvelles façons de gouverner, de dominer, et ainsi de suite. Et je travaille, ou j’essaie de travailler, sur un concept que j’appelle « l’État-bunker ». C’est une sorte de transformation qualitative de l’État, surtout de ce qu’on pourrait appeler le cœur impérial et ses périphéries, mais pas seulement. C’est une tendance, un développement tendanciel. Mais j’y reviendrai plus en détail tout à l’heure. Avant d’expliquer le concept de crise unique, je voudrais aussi expliquer pourquoi nous percevons et vivons le présent d’une certaine manière. Une manière qui nous conduit ensuite, par exemple, à lire certains passages ou certains concepts à travers le prisme du passé, n’est-ce pas ? Pourquoi, par exemple, voyons-nous des crises en déclin et pensons- nous alors à l’effondrement ? Pourquoi pensons-nous que l’effondrement mènera peut-être automatiquement à l’émancipation, à la libération, ou à un ordre plus pacifique ? Je ne dis pas que ce n’est pas possible. Je dis simplement qu’il faut réfléchir aux étapes intermédiaires. Alors, en ce sens, pourquoi lisons-nous le présent comme une époque généralisée d’ effondrement, d’effondrement possible et de déclin ? Il y a plusieurs crises. Par exemple… euh, pardon… davantage d’austérité, de désindustrialisation, de financiarisation, des opinions plus polarisées, et beaucoup, beaucoup d’autres crises. Il y a aussi différentes manières de percevoir le déclin, bien sûr, dans de nombreux pays. Aux États-Unis et en Europe, par exemple, je pense que nous le voyons davantage, ou de manière plus rapide. Et je dirais que nous concluons alors : d’ accord, cela va mener à l’effondrement. Parce que les catégories et les cadres que nous utilisons aujourd’hui, nous tous, se sont formés pendant la guerre froide. Or, pendant la guerre froide, le contexte était très différent de celui que nous connaissons aujourd’hui. #Pascal Petite information, très rapidement. La meilleure façon de soutenir cette chaîne, c’est de vous inscrire à mon Substack gratuit. Vous pouvez aussi nous aider en prenant un abonnement payant, ou acheter quelques-uns de nos nouveaux produits dérivés sur neutralitystudies.com. Les liens sont juste en dessous. À bientôt là-bas. #Nel Bonilla -- 3 of 18 -- Et qu’est-ce que je veux dire par là ? Je veux dire que, pendant la guerre froide, les élites au pouvoir menées par les États-Unis — les élites transatlantiques aussi, mais surtout celles menées par les États-Unis — ont cherché à faire apparaître le capitalisme comme capable d’apporter davantage de progrès, davantage de paix. Cela ne veut pas dire que la guerre froide a été totalement pacifique. Non, bien sûr que non. #Nel Bonilla Mais il y avait une combinaison inhabituelle de retenue et une tentative particulièrement intense de rechercher le consensus des populations dans de nombreux pays. Pas seulement au cœur de l’ empire, mais aussi dans des pays d’Amérique latine, d’Asie, d’Afrique, et ainsi de suite. À travers, par exemple, les théories du développementalisme, la théorie de la dépendance, et ainsi de suite. Alors, pourquoi ? Parce que nous avions, d’un côté, l’Union soviétique, le bloc socialiste, les mouvements anticoloniaux, les mouvements de libération. Nous avions aussi des classes ouvrières organisées, ou plus organisées qu’aujourd’hui, de manière plus cohérente et plus massive, par exemple en Europe. Donc, en ce sens, à l’époque, l’État-providence, ou la protection sociale, le bien commun, tout cela apparaissait comme un produit normal de la modernisation, du développement des institutions. La violence organisée, du moins pour certains, semblait peut-être n’être qu’une externalité de la forme dominante de la modernité : le capitalisme. Et même les organisations internationales semblaient avoir un certain poids, une certaine importance, à l’époque. Mais pourquoi tout cela s’est- il produit ? Pourquoi y avait-il ces contraintes ? On peut dire qu’il y avait aussi davantage d’égalité, à plusieurs niveaux, dans de nombreux pays. Il n’y avait pas les inégalités que nous voyons aujourd’ hui. Pourquoi ? Parce que c’étaient les effets — ou en partie les effets — d’un contre-pouvoir organisé et cohérent, disons. À tel point que, vers la fin des années soixante-dix, dans les élites dirigeantes américaines, par exemple, certains se disaient déjà ouvertement : « Bon, là, il y a en fait trop de démocratie, trop d’égalité. » Il y a eu, par exemple, ce qu’on appelle le mémorandum Powell, rédigé par un juge nommé Powell. Il a envoyé ce mémorandum à des dirigeants d’entreprise, et ainsi de suite, en disant : « Bon, les gens prennent trop de place. Ils ont trop d’influence sur le gouvernement. Il faut faire quelque chose. » Ils estimaient donc qu’il y avait trop de contraintes sur cette logique, par exemple, d’ accumulation du capital, et ainsi de suite. Cela a ensuite conduit, bien sûr, à la montée progressive de la politique néolibérale, ce qu’on appelle aujourd’hui le néolibéralisme. Voilà donc une partie de l’ histoire. Et ce que je ne voulais pas dire par là, c’est qu’auj